Border Line

Chloé. S

Border Line

Hier soir, je suis allée à une soirée. De la musique géniale, des musiciens géniaux, de la bouffe géniale, des personnes géniales, ça crie, ça chante, ça ripaille dans tous les sens ; méga ambiance. Moi, je me fais chier comme un rat mort.

Comme je peux pas décemment me barrer parce que j’ai traîné une pote qui a de bonnes raisons de vouloir se changer les idées, pour passer le temps, je me remplis de fumée : clope sur clope, et de houblon : bière sur bière. Sans jamais obtenir l’effet escompté : le temps ne passe pas…

Je profite que ma pote commence à se lâcher pour m’esquiver là où y a moins de monde. Dans la cuisine, j’aperçois trois nanas que je connais. Je me dis : « Vu que ça passe pas trop mal avec elles, je pourrais les squatter un peu, passer un de ces superbes moments dans l’univers perfide de la féminité ».

En fait, j’ai plutôt l’impression de les déranger, elles font que me rappeler de mauvais souvenirs, que je bois comme une gamine de quinze ans, que la dernière fois qu’elles m’ont vue j’étais dans un tel état qu’elles pensaient pas que je les reconnaîtrai si je les revoyais et que j’aurais pas dû prendre la voiture, que j’aurais pu tuer des gens, la dernière fois, etc… « A ce point ? Parce que je me rappelle très bien… » « Ouais à ce point ».

 Elles sont catégoriques, c’est sans appel : j’étais vraiment trop défoncée. Dommage, moi je me souvenais qu’on avait bien rigolé. « Et ton concours de littérature, c’en est où ? ». Dans le ton de sa voix y a quelque chose qui sous-entend : « Hé ! Hé ! ton truc, j’y crois pas une seconde, ça marchera jamais, les écrivains, les vrais, ça fait pas de concours pour publier. »

Et moi, comme une gamine complexée, j’ai rentré ma tête dans mes épaules, si j’avais pu me la couper je l’aurais fait. J’aurais bien disparu comme ça. A la place j’ai souri d’un air bête en tirant sur les manches de mon pull, en agitant le haut de ma tête de droite à gauche, et j’ai dit que les résultats étaient dans quatre jours. Histoire de pas leur raconter que j’avais jamais rien gagné. Au milieu de tous ces gens heureux, je me sens laide de partout, dedans, dehors et je vois vraiment pas de quoi me réjouir.

Mais si. Il faut se réjouir. C’est ce que m’explique la doyenne de la fête : « On a tout : la santé, les amis, etc… » A croire qu’elle m’a repérée celle-là. Elle m’explique que Gaël c’est le dernier des boulets. Parce qu’il est dépressif, que vraiment quand il joue de la gratte on voit qu’il a des problèmes psy, parce qu’il est tout coincé du dos et qu’il a beau être très doué, il ne sait pas se lâcher. « Pas comme ton mec », ajoute-t-elle. Moi, j’aime pas qu’on critique les dépressifs, je me sens toujours visée dans ces cas là et je vois toujours pas de quoi me réjouir.

J’essaie juste de lui dire -mais cette femme me parle depuis des années sans jamais entendre ce que je lui réponds- j’essaie juste de lui dire que les gens timides ou dépressifs pour les coincer davantage y’a juste qu’à leur montrer qu’on sait qu’ils ont un problème, qu’on sait qu’ils sont malades et tout pleins de tics et de tocs et de manies impérissables, désagréables, repoussantes.

Bah ! Tous ces sales gens timides, malheureux, dépressifs, ces gens qui ne gesticulent pas quand on leur met un disque, qui ne s’expriment pas quand ils sont en public, ces sales gens qui font semblant d’être pleins de mystères alors qu’au fond c’est l’amertume, le vide, le néant… t’as raison la vieille faut tous les dégommer ces putains de gens qui sont tristes, il faut abattre tous ces connards avec leurs saloperies de coups de blues. Moi, je suis entièrement d’accord, mais je suis pas du bon côté. J’appartiens à la race qu’ils veulent éliminer.

Pourquoi les gens « heureux », satisfaits de leur condition et de leur petite personne, ne tendent-ils pas la main à ceux qui ont du mal, aux complexés, aux étriqués, aux névrosés ?    Souvent, il suffit de pas grand-chose pour que ça aille mieux. Je trouve que c’est injuste. Aujourd’hui on n’aime que les névrosés spectaculaires. Genre mon mec. Lui, au moins il joue trop bien de la guitare et tout le monde me rappelle que franchement j’ai trop de la chance, qu’un mec comme lui, dans la vie d’une fille comme moi ça arrive tous les deux millénaires. Moi, je crois surtout qu’ils me soupçonnent de lui gâcher l’existence ou d’être pas à sa hauteur.

 Grand moment de solitude devant l’éternel.

Je sens la pression qui écrase mon cœur, plus ils sont heureux, contents, tout ça, plus j’ai besoin d’air et pas facile de quitter discrètement cette toute petite cuisine qui est maintenant pleine à craquer. Je suis trop serrée là-dedans. Pas envie de parler. Tant pis, je fonce, je bouscule, je me fraye une place vers le dehors, renverse tout sur mon passage. Ça fera un autre micro scandale que je me traînerai comme une casserole.

J’abandonne tout : mon mec qui bœuf comme un malade, ma voisine qui m’avait amenée, mon sac à main avec ma paye de la semaine en liquide, ma veste, tout. Et je marche, libre, seule, enfin débarrassée, je marche jusqu’au parking du cimetière où la voiture d’O est garée et ouverte, car O ne ferme jamais sa caisse.

J’aperçois l’engin : une deuch jaune cocu avec des papillons mauves. Je rentre. Je m’allonge dans ce congélateur. Mais je suis bien. Je savoure le plaisir de savoir que le cimetière est juste là, à quelques mètres, plein de cadavres et de fantômes. Je me gèle et suis contente de me geler. D’être toute seule. C’est clair que j’y remettrai pas les pieds dans leur super soirée. Je compte sur mon mec pour me retrouver quand il aura fini de jouer, et jusqu’à ce moment-là, ben moi, je resterai là. Même si ça doit durer quatre heures, que je dois mourir de froid avec des crampes partout parce que je suis grande, quand même, pour tenir allongée dans une deuch.

Mon cœur bat toujours à cent à l’heure. Elle m’a stressée cette saleté de fille avec sa voix de succube et sa grande bouche qui perdait des filets de sang tandis qu’elle prononçait : « Et ton concours, alors ? ». Pouah ! Je me dis quand même il faut pas grand-chose pour t’impressionner, non mais ça va, très bien même, tout va très bien, t’as passé une bonne soirée : saoulerie, enfumage, squattage, renfermement, bad trip... tout va bien.

J’arrive à me convaincre que tout va bien, que je vais écrire un truc génial un jour et que je les enverrai tous se faire mettre. Ouais… Et je m’endors un peu. Soudain, j’entends des hurlements qui résonnent dans le bois juste derrière le cimetière. Franchement, ça blase, me dis-je, je viens de publier sur www.welovewords.com un truc contre la lâcheté. Je vais être obligée d’aller voir ce qu’il se passe… Et j’ouvre la portière. A contrecœur. Asociale, misanthrope, certes, pathétique donc, mais ça empêche pas d’avoir un peu de dignité.

 J’ouvre. Je commence à écouter : j’entends une fille qui pourrit la gueule de son mec, mais vraiment, qui lui pourrit sa life et tout, elle l’engueule parce qu’il bronche pas, qu’il répond pas. Un mec violent lui en aurait déjà collé une. J’ai déjà expérimenté. Pas besoin de sortir. Elle risque rien.

Je me rallonge et les voix disparaissent dans le lointain. Je me les gèle, vraiment, et suis toujours contente de me les geler. Je me sens comme un moine chaoline, j’essaie de me calmer, de penser à des trucs positifs. J’ai presque plus froid. Mais, ça dure trois secondes et ce serait quand même pas mal si les autres rappliquaient bientôt.

Je recommence à penser : « Pourquoi, bordel ? Pourquoi ? Pourquoi moi etc… ? Qu’est-ce que je vais foutre de ma vie ? Qui suis-je ? Les autres ne me voient-ils pas parce que je n’ai pas de talent ou est-ce qu’ils sont trop nuls pour voir que j’en ai énormément ? Là est la question. » Je pense au sage du Tao Te King : une brute, un idiot, que personne ne calcule. Je suis comme lui, mais je trouve toujours pas de quoi me réjouir. Même si j’adore les sages du Tao Te King.

Avant, j’avais la réponse à mes questions, c’était une évidence : ils sont vraiment trop nuls pour voir que je suis une fille géniale. Aujourd’hui je suis plus très sûre. La trentaine qui se profile, c’est une bonne rasade de désillusions, comme si tout ce qu’on était arrivé à occulter ou à sublimer surgissait devant ta face enfarinée pour te présenter l’addition. Les illusions ça se paie. Tout se paye en ce bas monde, surtout les trahisons envers soi-même… bref, broyage de noir quand j’entends le moteur et les basses d’une de ces putains de golf GTI, truffée de mecs à l’intérieur qui viennent se garer là, juste à côté de la deuch.

Je me dis que si je reste cachée et qu’ils me voient alors qu’ils sont en train de faire un biz, je vais avoir l’air sacrément con. D’un autre côté, si je me manifeste, ils risquent de me brancher et de me faire chier ou peut-être même qu’ils seront sympas et ce sera pire encore. Alors j’opte pour la lâcheté –tant pis pour mes idéaux- et je les écoute parler. Y en a un qui se plaint à en crever :

-         La putain de sa race, je vais lui exploser sa face !

-         Ouais, les mœufs c’est toutes des salopes… Surtout la tienne.

-         Parles-pas comme ça de ma mœuf…

Ils commencent à se taper dessus. Contre la deuch qui se met à tanguer. A l’intérieur, c’est le Bateau Ivre qui percute le Transsibérien. J’en demandais pas tant. J’ai l’impression que je vais chavirer. Leurs potes essaient de les séparer. Moi, je reste planquée.

Mais y en a un qui me voit.  Je me redresse sur le siège passager et je leur fais un petit signe de la main, plus un petit sourire avec ma tête de poisson mort.

Ils me demandent ce que je fous là. « J’attends mes amis. » Ils me disent que c’est dangereux de rester seule sur ce parking. Je leur dis que non, que je me sens bien ici. Ils veulent savoir où est la fête. Je leur dis que je saurais pas retrouver le chemin. Ils commencent à m’embrouiller : « On n’est pas assez bien pour y aller ou quoi ? » Je sors. Je me lève trop vite, la tête qui tourne : je gerbe.

Ils trouvent ça dégueulasse. Me demandent si je suis enceinte.  Non, je suis bourrée. Je suis sortie trop vite. Ils se barrent. C’est cool. Encore un grand moment de solitude devant l’éternel avec les bruits du couple qui se réconcilie là-bas dans le bois.

Je vais me promener dans le cimetière. Il est beau, il est ancien, on sent quelque chose… Je somnole sur une tombe dénudée. Celle d'un oublié. Soudain, j’entends des moteurs sur le parking, je me lève, je fonce, sûr que c’est mon mec et ma pote !, je cours. Trop tard. Ils ont pris les bagnoles, ils ont dû croire que je m’étais cassée. Que je les avais abandonnés. Je sais plus quoi faire. Je croise une vieille femme qui fait pisser son Pincher dans le cimetière. On se met à discuter des fleurs. J’adore les fleurs, j’ai toujours cru que d’avoir la main verte, ça prouvait que j’étais pas une merde.

La vieille, c’est la gardienne du cimetière. Elle me propose de boire une tisane chez elle en attendant le premier bus via Saint-Jeannet. Je lui dis d’accord. Elle me montre son jardin. On rentre. Y a un bon feu dans son salon, des pelotes de laines. Elle me demande si je sais tricoter. Je tricote plus vite que mon ombre. Ça l’impressionne. Quatre heures plus tard, il fait beau et je repars avec de quoi me réjouir : une belle écharpe, des pelotes de laine, des aiguilles, un truc à raconter. Je me remonte : direction Saint Jeannet.

Grand moment de plénitude face à l’éternité.

 

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