Derrière le rideau

Chris Toffans

"Aujourd'hui je pars mais je serai toujours là.", m'avait-elle murmuré, mystérieuse, avant de s'enfuir pour une destination inconnue. Liz n'était restée que quelques mois à Brigsville. Elle était apparue en cours d'année, telle un mirage, et s'était assise à côté de moi dans la classe parce que la place était libre. C'était un honneur pour moi de côtoyer une si jolie fille. Il faut dire que sa beauté irréelle dégageait quelque chose d'étrange, à tel point que les élèves qui la croisaient semblaient ne pas la voir.

En fait, elle ne communiquait qu'avec moi. Quand nous rentrions du lycée, je la raccompagnais jusqu'à sa maison où elle vivait seule avec son père, un homme d'affaire très occupé. En chemin elle me confiait ses états d'âme, ses projets, ses secrets les plus intimes, comme si nous étions des amies de toujours. J'avais envie de tout savoir sur elle, car sa personnalité me fascinait. Et puis un jour, alors que je commençais à me considérer comme une véritable sœur pour elle, elle m'annonça la terrible nouvelle : "Mon père s'est vu confier une mission à l'étranger et nous devons partir immédiatement, je suis désolée Betty." L'annonce de ce départ m'était insupportable. J'avais l'impression qu'on m'arrachait le cœur, qu'on me volait mon âme.

Même maintenant, après toutes ces années, j'éprouve toujours un pincement lorsque je passe devant la maison de Liz. Personne n'y a jamais habité depuis. La peinture s'écaille, les herbes folles ont envahi le jardin et la toiture a l'air de vouloir s'effondrer au premier coup de vent. Pourtant ce sentiment d'abandon disparaît au moment où je passe devant la fenêtre de sa chambre. Je pourrais jurer que quelque chose bouge derrière la vitre, surtout lorsque le temps est clair et que le lierre a perdu son feuillage d'été. Comme si quelqu'un derrière ce rideau m'observait, à l'affût du moindre de mes mouvements. Je suis peut-être devenue paranoïaque, ou carrément folle.

Peu importe, le seul moyen de savoir si mon esprit me joue des tours, c'est de pénétrer dans cette maison pour découvrir ce qui s'y cache. Et pourquoi pas tout de suite ? La rue est déserte et les ombres commencent à s'allonger dans l'allée à mesure que le soleil disparaît derrière les montagnes. Personne ne me verra. C'est maintenant ou jamais.

A l'intérieur tout est vide. Une odeur de moisi me prend la gorge. A ma droite se trouve la chambre de Liz. Le cœur battant à tout rompre, je pousse lentement la porte et débouche sur une pièce baignée de lumière. Au mur un poster oublié de Robbie Timber, mon chanteur préféré. Pas de lit ni de bureau, seulement une armoire laissée au milieu de la pièce devant la fenêtre. Je contourne le meuble à pas feutrés, tremblante, presque certaine d'y trouver celle que je cherche depuis si longtemps. Et bien sûr elle est là, magnifique. Elle me fait face, le regard à la fois émerveillé et incrédule. "Tu m'as tellement manquée Liz!", lui dis-je la gorge serrée. Mais le miroir ne répond pas...

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