Jour de Bal sous le pont Caulaincourt

Cécile Delalandre

Concours Clameurs.frCe Mercremanche, j’escortais mon errance sur les flancs de la rue qu’elle daignait nous offrir comme on tend une joue couperosée de promesses. Mon errance avait des besoins, je les lui offrais. J’avais passé ma journée à écrire tandis qu’elle m’avait observée, lovée sur le sofa sans se plaindre un instant. Je lui devais bien ça.  Alors on est sorti. 
 
J’ai laissé mon errance sans laisse me guider. On a remonté comme ça le Boulevard de Clichy et puis on a tourné rue Caulaincourt.  Les chiens et les loups s'y léchaient sur un tapis de ciel dont l’exquise veloutine venait frôler la peau de notre promenade.
Le Montmartre et l’Irma s’y volaient des baisers et on les savourait en voyeurs grisés. C’était doux et chaud comme un tulle dont la soie faisait danser l’amour et la mort en un tango torride. Chevauchant le cimetière, le pont Caulaincourt jazzait sur un accordéon qu’avait le mal de terre.
 
On s'est arrêté et mon errance a posé son front contre l’acier.  Je l' ai laissée faire entre les croisillons du parapet de fer. Et puis tout doucement, j’ai appuyé mes yeux sur l’écorce métallique et j’y ai vu flotter des rubans de satin  comme des brumes folles au bal du cimetière. Plus bas dans la pénombre, loin des âmes en goguette, j’ai bien cru reconnaître des ombres familières frissonner sur la tombe.
 
M’a semblé qu’un François proche d’un Honoré, partageait  sous la pierre un lys dans la Vallée. J’ai même cru voir dans l’air un Doinel rechercher sous des coups, l’Absolu, et puis s’évaporer dans l’éther rouge et noir.  Plus bas dans une allée, un Sorel jouait à la roulette sur la jupe d’une audace sociale. ça faisait rire  un Alexandre , qui sous un camélia effeuillait une bête humaine qu’un Emile aurait sortie dessous la marguerite. J’ai même cru sentir sur mon bras la caresse d’un esprit aussi pur que le vers d’un Alfred. Au bal du cimetière, sous le pont Caulaincourt des âmes se mêlaient et ça ne m’étonnait pas. C’était paisible et calme  et je me suis surprise à tanguer d'un même pas que celui d’un Lélio qui retourne à la vie ... au loin un Hector souriait.

Et puis soudain, sur la chaussée, un klaxon a hurlé. Mon errance a frémi et le bal a cessé.
On s’est redressé sur le pont Caulaincourt comme deux apostrophes ravies. Dans le ciel devenu sombre on a vu comme une fratrie de brumes blanches partir tranquille vers le Mont. On a même cru voir que le dernier frère avait cligné de l'œil. 
 
Après on est rentré et j'ai bien senti que mes pas, sur les flancs de la rue Caulaincourt, s'étaient faits plus légers. En passant devant le Wepler, mon errance a fait sa crotte.
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