La lettre

petisaintleu

Mon Papa,

Je vais essayer de t'expliquer, même si ce n'est pas très facile. Tu sais, à dix ans j'ai compris qu'il y a des choses que je ne peux pas encore comprendre. Mais ce que je ne comprends pas, c'est que toi tu ne me comprends pas. Quelquefois, je me demande si toi aussi tu as eu dix ans.

Tu sais, la maîtresse trouve que depuis quelque temps je suis dissipé en classe. Elle dit qu'elle ne reconnaît plus le garçon sage et appliqué. Elle raconte que je suis effronté. L'autre jour, elle s'est énervée quand elle m'a demandé ce que je voulais faire quand je serai grand. Quand je lui ai répondu que je voulais être terroriste, je n'ai pas eu le temps d'éviter sa main qui est venue s'écraser sur ma figure. Ce qui est rigolo, c'est que c'est elle qui s'est fait disputer par le directeur de l'école et il s'est même excusé parce qu'elle n'avait pas été gentille et que ça ne se fait pas.

Du coup, elle me laisse un peu plus tranquille. Je suis maintenant au fond de la classe. J'aime bien, car j'ai tout le temps pour rêver. Quand il pleut, je regarde l'aquarium. Ils ont l'air de s'ennuyer les poissons rouges. Tu t'imagines tourner en rond toute ta vie ? Ce que je préfère, c'est quand il fait beau. Je regarde le soleil qui joue avec les ombres. Quelquefois, un copain m'embête et vient m'éblouir avec le reflet de sa montre. S'il y a des nuages, je me raconte des tas d'histoires. Ils ressemblent à des monstres, à des châteaux et quand un avion les traverse, on dirait qu'il joue à cache-cache avec moi. J'essaie de deviner où il sortira et si je gagne, je me dis c'est moi qui ai réussi à le piloter. Des fois, je crois même te reconnaître. Surtout quand ce sont des gros nuages d'orage. Ils sont joufflus comme toi. Tu te souviens quand j'étais petit et que tu t'amusais à gonfler tes joues en me disant que tu étais un poisson-ballon ?

Eh bien, tu vois, maintenant, c'est comme si je sombrais. Mes yeux se remplissent souvent de larmes et quand elles coulent sur mes joues, c'est un océan de chagrin qui remplit mon cœur. J'ai lu dans un livre que j'ai emprunté à la bibliothèque que le fond des mers était moins connu que la surface de la lune. Et toi, est-ce que tu connais un tout petit peu la tristesse qui me remplit ?

Papa, est-ce que tu m'aimes ? Si c'est oui, dis-le-moi. S'il te plait ! Toi, tu sais que je ne suis pas méchant. Tu comprends pourquoi les autres ils ont l'impression que je suis devenu incontrôlable, non ? Ils ne savent pas eux ce qui se passe en moi. Quelquefois, dans ma tête tout va pour le mieux. Ça c'est quand je crois que tu reviendras vite. Pour te faire plaisir, j'ai rangé ma chambre, je n'ai pas trop joué avec ma console et j'ai même fini mes devoirs pour que tu sois content quand tu rentreras. Et puis, une idée mauvaise passe dans ma tête. C‘est comme si quelqu'un y soufflait des idées qui me rendent fou. Et ce n'est pas le docteur chez qui je vais toutes les semaines qui m'aide vraiment. Il m'ennuie avec son air sérieux, à me causer comme si j'étais bon à être enfermer.

 

- Allez Pierre, mon chéri, il est temps de rentrer à la maison

- Oui, Maman. Tu me promets que l'on reviendra très vite ? J'ai promis à Papa que la prochaine je lui montrerai mes dessins

- Oui, bien sûr mon Amour…

 

[Jean-Marc Despriet – 12/06/1974 – 25/03/2016]. Aucune épitaphe ne venait encombrer la pierre tombale. Il l'avait précisé avant que la chimie ne vienne annihiler ses dernières pensées. Il avait également fait venir Pierre. Il lui avait promis que, là où il serait, leur séparation ne serait que transitoire et qu'il ferait son possible pour lui envoyer des signes. Mais dans l'esprit d'un petit bonhomme de dix ans, les journées qui passent peuvent prendre un air d'éternité.

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