LE SANS-FILISTE

Isabelle Revenu

Il a été touché en plein vol.

En plein élan. 

Il a suffi d'un jet de pierre, d'une balle perdue, d'une insulte pour que tous ses rêves jolis l'abandonnent, filant par le trou béant de la vilaine blessure... 
S'écroulant à la renverse, happé par le ciel, la vie lui a cependant fait un dernier cadeau, il a vu ses couleurs intérieures avant que de fermer les paupières sur le néant des hommes.
Des couleurs à la Miller, pures, douces, lumineuses. 
Des bleus amazone 
des verts fumerolle 
des rouge amour 
des jaunes épervier 
des oranges agouti 
des roses ascorbiques.

Une palette de majesté et des rubans de crépon 
des volutes d'arabesques basques 
des chapeaux de magicien avec le lapin encore vivant 
des miroirs grands au fond des yeux d'enfants 
des tracés de voyages oubliés 
des amis déjà regrettés mais aimés à jamais. 

Il a vu la mort dorure des musées de ses jours et la sente imparfaite de sa courte existence. 

Il ne bouge plus, persuadé que chaque soubresaut accélérerait le flot plaisant et donc sa fin. Il respire à gros bouillons de larmes. Il a mal mais il n'est pas triste, il a juste un peu peur du grand moment où il viendra à s'éteindre sans plus de lune au-dessus de lui, comme une bougie à la langue humide, un papillon à une aile. Un bouquet dérobé à la sauvette.


Pesamment, en mince débandade, voici la sentinelle sombre qui se penche sur lui comme un marionnettiste emprunté.

Elle le retourne, écoute son coeur, cherche un souffle qui n'a plus lieu d'être. Elle le repose avec tendresse sur le sol moussu. Ainsi il ressemble presque à l'enfant qu'il aurait pu devenir si seulement ...


Dans la chaleur moite du printemps qui se fane, il se recroqueville avec lenteur pour ne pas blesser ses rêves derniers. Son âme aux reflets moirés s'ouvre aux lambeaux du jour qui renaît, un ventre cosmique et protecteur.

Un ultime soupir fluet et il meurt.

Apaisé. 
Les yeux fermés à tout jamais sur ce qu'il était vraiment dans l'espace tortueux des vivants.

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