Plus bleu que l'enfer (6)

gordie-lachance

Durant les trois jours qui suivirent la découverte du sac, Tyler ne sortit pour ainsi dire pas de chez tante Rosa. Il passait le plus clair de son temps à travailler sa guitare, ne s’arrêtant que pour faire un peu d’exercice physique, ou quand la tante entrait dans sa chambre et menaçait de ne plus bouger tant qu’il ne se serait pas décidé à venir à table.

Dans un sens, elle avait raison de se préoccuper de lui. Il aurait été parfaitement capable d’oublier de manger, et peut-être même de boire, tant il était absorbé par ce qu’il faisait. C’était comme d’être amoureux, mais en dix fois plus puissant. La musique transpirait par tous les pores de sa peau. Dès qu’il empoignait la Telecaster, il perdait complètement la notion du temps. Les notes s’enchaînaient, tantôt avec grâce et fluidité, tantôt avec une fureur contenue, une sorte d’urgence désespérée ; mais toujours elles vibraient profondément dans sa poitrine et lui faisaient du bien. Il trouvait ça meilleur que tout le reste, meilleur même que le sexe.

Plusieurs fois, tante Rosa revint à la charge sur le fait qu’elle le trouvait changé –en mal, bien évidemment. Elle espérait peut-être qu’il allait lui fournir une explication, ou un indice susceptible d’étayer ses théories fumeuses. Mais il ne prenait pas la peine de lui répondre, et elle finit par se murer dans un silence accusateur.

Lorsque Tyler daignait venir à table, pour manger mécaniquement son Gumbo ou son Jambalaya, elle se plantait derrière lui et il sentait son œil mort qui tentait de fouiller son âme. Mais il n’avait plus peur d’elle. Sans trop analyser ce qui lui arrivait, il sentait confusément qu’il était habité par une force à la quelle tante Rosa ne comprenait rien. Malgré son œil qui regardait déjà la tombe, malgré son Vaudou et toutes ses superstitions ancestrales…

Quant à elle, comme souvent lorsqu’on se trouve devant quelque chose qu’on ne comprend pas, elle avait peur.

Plusieurs fois par jour, il l’entendait décrocher son téléphone –la seule concession qu’elle ait faite à la modernité- et s’entretenir à voix basse avec ses amies. Il se doutait bien que Rosa parlait de lui, mais il ne savait pas quoi lui dire, ni de quelle manière la rassurer. Et puis il manquait de temps. La prochaine répétition des Snarling approchait, et il tenait à être à son maximum pour enfoncer le clou. Il voulait se hisser au même niveau d’exigence que les autres membres du groupe ; il voulait devenir une évidence, et qu’on ne puisse plus se passer de lui.

Alors il reprenait sa guitare et se remettait à jouer avec une sourde obstination. La musique entrait lentement en lui, comme un parfum, puis finissait par prendre possession de tout son être. Parfois, dans les moments les plus intenses, il avait l’impression de quitter son corps et de se regarder par au-dessus…

Plus les jours passaient, plus le retour à la réalité devenait pénible. Le pire pour Tyler était quand il devait aller se coucher. Tante Rosa avait le sommeil léger, et les cloisons étaient étaient si minces que même jouée en sourdine, la guitare émettait un son assez puissant pour la déranger. Elle exigeait donc qu’il dorme en même temps qu’elle, ou du moins qu’il soit totalement silencieux.

Alors, aussitôt qu’elle avait frappé les trois coups fatidiques à sa porte en lui souhaitant de faire de beaux rêves, il rangeait la Telecaster dans son étui et le glissait sous son lit.

De beaux rêves... comme si ça existait encore.

Tyler allait fumer une cigarette à la fenêtre puis il s’allongeait, en proie à une appréhension grandissante. Il retardait au maximum –jusqu’à ce que ses yeux soient brûlants de fatigue et que ses paupières se ferment toutes seules- le moment d’éteindre la lumière. Car dès qu’il se retrouvait dans le noir, le drap remonté jusqu’au menton à la manière d’un petit enfant et les bras le long du corps, l’image de son sac posé sur le lit calciné revenait le hanter.

Il n’avait pas pu se résoudre à le laisser sur place et l’avait ramené avec lui, marchant le plus vite qu’il pouvait et le tenant entre deux doigts, comme il l’aurait fait avec une chose nauséabonde.

Depuis, le sac reposait dans un coin de la chambre. Il n’avait pas eu la force de l’ouvrir, et dès que son esprit manquait d’occupation il ne cessait de se demander ce qu’il y avait dedans. Dans ses pires cauchemars, il ouvrait le sac pour prendre des affaires et y découvrait la tête de Bab’s lui souriant de toutes ses dents. Des dents sales pleines de sang, de suie et de cendres. Ce sac était son fantôme, sa hantise.

L’après-midi du troisième jour, Tyler se dit qu’il était grand temps de réagir, s’il ne voulait pas voir sa raison vaciller. Il décida qu’il ne devait pas s’en faire, que le sac avait été mis sur le lit par une personne bien intentionnée, car après tout cela devait exister, et il se sentit un peu mieux. Il alla faire un peu de jogging dans le Lower nine -les gens le regardaient passer comme un foutu extraterrestre-, revint se laver à grande eau et mangea avec un appétît qu’il n’avait pas connu depuis des lustres.

Tante Rosa l’observa avec une intensité douloureuse, ne sachant pas si elle devait se réjouir ou s’inquiéter plus encore de ce revirement soudain. Mais Tyler alla fumer des cigarettes sur le perron, saluant les voisins et plaisantant avec elle comme il le faisait au bon vieux temps, au temps où toute la famille était encore réunie. Tant et si bien qu’elle-même finit par retrouver le sourire. Elle vint s’asseoir à ses côtés, les jambes légèrement écartées, ses manches et le bas de sa robe remontées jusqu’à mi-cuisse à cause de la chaleur, semblant se dire qu’après tout elle s’était fait du souci pour rien…

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