Recto Verso(4)

vegas-sur-sarthe

J'avais promis de parler de notre concierge... vous viendrez pas vous plaindre


Germaine revient... enfin Germaine revient en principe.

C'est le « en principe » qui me gêne avec Germaine ; elle était toute excitée au téléphone mais je crains toujours que cette Vanessa ne la retienne par ses chakras...


Je vais mettre le paquet pour son retour. Je lui fais la totale, des huîtres, son plat favori.

Avec les tripes, c'est le seul plat qu'elle aime manger au lit. Elle dit que c'est affreux-disiaque et tout ce qui est affreux-disiaque, Germaine kiffe!


J'allais sans dégât notoire terminer le dépucelage de mes deux douzaines d'huîtres quand on a frappé à la porte. Je dis dépucelage car l'exercice consiste à brandir vigoureusement le décapsuleur vers une demoiselle à priori consentante alors qu'au final aucun des deux, proie et prédateur n'en sortira indemne.

Quand elle me regarde opérer, Germaine préfère parler de boucherie mais quiconque a déjà fréquenté une poissonnerie sait qu'on y trouve tout autant de sang.

Avec son humour particulier, Germaine dit que chez nous la criée c'est après les avoir achetées.

Je ne sais pas pourquoi à chaque fois que j'entrebâille des ostréidés, je pense à ma concierge.

Il faut dire qu'aux dernières vacances je lui en avais envoyé trois douzaines, joliment couchées sur un lit d'algues côtières qu'on appelle varech, au fond d'une caissette de bois blanc un peu comme les cercueils de crémation.

Je dis comme un cercueil de crémation rapport à sa légèreté car si celui-ci ne fait pas long feu, je n'ai jamais réussi à faire brûler les miens dans la cheminée.

Pourquoi faut-il toujours que la caissette soit humide, ruisselante comme si ces demoiselles mouillaient par anticipation à leur inéluctable défloration?

A notre retour de vacances à La Baule la concierge m'avait à peine remercié et comme je lui demandais si elle avait apprécié, elle m'avait répondu que la salade était bonne bien qu'un peu salée mais qu'elle y avait trouvé au moins une trentaine de cailloux !


Notre concierge s'appelle Madame Dugenou, du moins je l'appelle ainsi car je ne connais pas son nom et parce que je la vois systématiquement à quatre pattes dans l'escalier quand je pars au travail.

Je pourrais tout aussi bien l'appeler Madame Levrette mais elle ne fait pas envie, et puis je ne suis pas du matin... enfin je ne veux pas me mettre à dos toute sa profession.

Qui pouvait bien sonner à cette heure précise à part la concierge?

Germaine ne sonne jamais, elle a ses clés... en principe.

Je dis « à cette heure précise » car il n'y a pas d'heure plus précise dans l'immeuble que celle des journaux télévisés, quand chaque foyer met en suspens la moindre occupation pour se pencher à la lucarne des misères du monde.

J'ai reposé ma dernière proie dans la caissette et mon viril outil par dessus.


Je ne pouvais pas aller ouvrir la porte avec des mains poisseuses d'eau de mer.

On dit « eau de mer » pour parler de cette eau particulière, très caractéristique, comme l'eau de Lourdes sauf que celle-ci passe sous le pont d'une jolie bourgade normande qu'on a pour l'occasion baptisée Pont-Eau-de-mer. Par contre l'eau de mer ne fait pas de miracles et poisse singulièrement les mains des prédateurs de demoiselles.

Pas de torchon en vue car je travaille toujours sans torchon, sans artifice, un combat loyal à main nue pour mieux sentir vibrer ma proie sous mes doigts. Ce sont mes deux facettes, à la fois sauvage et perfectionniste et réfléchi (ce qui fait trois facettes)

Pourtant ce ne sont pas les torchons qui manquent chez nous, ni les serviettes que j'ai bien du mal à distinguer, alors qu'il serait si simple d'y broder un T ou un S selon l'usage.

Germaine n'a jamais voulu broder – par principe - et prend toujours un malin plaisir à me présenter les deux, comme un éternel défi entre nous, mais je sais qu'elle est bien trop maniaque pour me tendre le mauvais, alors j'attends. Je ne suis pas joueur.


Derrière la porte, on doit attendre aussi mais ça n'insiste pas, ça ne frappe plus.

A cet instant on ne sait jamais si le frappeur regrette déjà son geste ou bien s'il se concentre avant de le réitérer... peut-être guette t-il quelque réaction qui l'encouragera, l'oreille collée à l'huis et à lui? le furtif glissement de charentaise, un «Tu crois qu'c'est qui, Choupinou ?» chuchoté mais amplifié par la caisse de résonance du couloir.

Sur iTélé, Frédéric Mitterrand est en train de rendre un hommage larmoyant à l'idole des yéyés brusquement disparue alors que sifflait le train.

Chez Vanessa, Gerglotte doit s'emmener... euh, Germaine doit sangloter avec ces kleenex qu'elle ne quitte jamais et qu'elle tripote fébrilement entre ses mains.

Je dis kleenex mais j'ignore la marque de ses mouchoirs à jeter. J'ai toujours eu horreur de faire les courses avec Germaine, surtout pour acheter des choses qu'il faudra jeter plus tard.

Ainsi donc le père tranquille du twist est décédé. Tous ceux qui comme nous ont remué du croupion sur «La leçon de twist» dans les années soixante doivent être émus: «De tous côtés on n'entend plus que ça... Twist ans twist, Vous y viendrez tous...».

Si elle était là, Germaine me dirait :«Sniff... tu te souviens, sniff... Choupinou?».

Par principe Germaine dit toujours «Tu te souviens» - avec ou sans Sniff - alors qu'elle sait parfaitement que je m'en souviens et que si par hasard je ne m'en souvenais pas, je n'irais certainement pas lui dire.


Mais on frappe à nouveau. On a dû décoller l'oreille de l'huis pour mieux réitérer. Ça doit être important à l'heure précise des journaux télévisés.

D'une main poisseuse d'eau de mer j'ouvre la porte comme on ouvre une écoutille. C'est bien la concierge mais pas à quatre pattes, bien plus grande que chaque matin.

«Vous connaissez la nouvelle?»

Une locataire aurait donc emménagé sans qu'on n'ait rien entendu?

«Euh... non... elle s'appelle comment?».

Je ne sais pas chez vous mais chez nous, la concierge a un rire capable d'emplir une cage d'escalier de six étages jusqu'à l'explosion totale de l'immeuble, comme une frappe chirurgicale mal maîtrisée.

«Je veux parler de Richard Anthony!»

Madame Levrette... Madame Dugenou me bouscule, cherche Germaine dans l'espoir de partager son kleenex: » Moi c'que j'aimais de lui c'était son Itsy bitsy petit bikini».

Des images d'apocalypse me viennent en tête, celles d'une concierge échevelée accroupie dans l'escalier et débordant d'un horrible triangle minimaliste emprunté à Richard...

Faut qu'j'arrête de réfléchir.

Madame Dugenou n'a pas trouvé Germaine et me prend à témoin: »Du sirop typhon, il a fait un tube, M'sieur Vegas!»

M'sieur Vegas c'est moi, et j'ignorais qu'à l'époque on mettait déjà du sirop en tube.

Elle me prend les mains et un peu la tête aussi: »Ah vous aussi, vous avez les mains moites, M'sieur Vegas».

Il est grand temps d'écourter l'homélie: »C'est à cause de l'eau de mer... j'étais en train de dépuc... d'ouvrir des huîtres».

Finalement la concierge me quitte à regret c'est à dire à reculons jusqu'au paillasson.

Le paillasson c'est comme qui dirait la frontière de notre espace vital, plus tout à fait chez nous et déjà chez elle - professionnellement parlant - comme les vingt huit paillassons dont elle a la responsabilité.

Je dis « paillasson » à propos du nôtre pour désigner l'oeuvre artistique en fibre de coco née de l'imagination débordante d'un artisan indonésien des puces de saint-Ouen et qui représente deux orangs-outangs en rut.

Par principe, Germaine tient à ce que notre paillasson soit unique, original, le reflet de nos personnalités... enfin de la sienne.

Je reprends mon outil viril et ma toute dernière proie qui s'était rendormie au fond de la caissette en bois blanc comme un cercueil de crémation: »A nous deux, ma belle».

Germaine va revenir. Je le sens.

Il est grand temps qu'elle revienne. Je le sens.



  • excellent un pur bain de folie rigolote merci énoorme

    · Ago over 4 years ·
    P 20140419 154141 1 smalllll2

    Christophe Paris

  • un bon moment! nous allons savoir comment vous sentez Germaine ;-)))

    · Ago over 4 years ·
    Loin couleur

    julia-rolin

  • Monsieur Végas, bravo ! Délirant, loufoque, un plaisir de lecture, un grand moment de rigolade

    · Ago over 4 years ·
    027 orig

    Chris Toffans

  • faire attention avec les huitres portugaises...

    · Ago over 4 years ·
    Kf

    teacheart

  • quant j'ai vu que c'était le numéro 4, j'ai remonté le temps pour relire du 1 au 4 !.... on s'attache aux personnages, Choupinou, Germaine, Vanessa et à Madame Dugenou !...alors une suite ? on veut savoir si Germaine est revenur !.... et non pas Mathilde :-))

    · Ago over 4 years ·
    12804620 457105317821526 4543995067844604319 n chantal

    Maud Garnier

    • Germaine revient... enfin en principe!
      Mais faut se méfier de l'imagination des scorpions :)

      · Ago over 4 years ·
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      vegas-sur-sarthe

    • D'accord avec toi pour les scorpions !.... :-D

      · Ago over 4 years ·
      12804620 457105317821526 4543995067844604319 n chantal

      Maud Garnier

    • :)

      · Ago over 4 years ·
      Image0065

      vegas-sur-sarthe

  • bravos Vegas ... bien torché !
    beau tableau de cette concierge qui vient frapper à l'huis(tre) ... on en redemande !

    · Ago over 4 years ·
    Img 5684

    woody

  • Voici un recto qui n'a rien à envier au verso... Vous êtes de quel signe? !!! Très bien réussi mais attention, le rire fait parfois mal quand il est trop fort!

    · Ago over 4 years ·
    Cavalier

    menestrel75

  • Mais que c'est trop bon ! j'en pleure. Je crois que je suis fan, entièrement. enfin je crois pas, je suis sûre. Bravo pour tout...Les huitres, le cercueil, la concierge. Tout quoi...

    · Ago over 4 years ·
    D9c7802e0eae80da795440eabd05ae17

    lyselotte

    • Les retrouvailles avec Germaine risquent d'être chaudes, à moins que...
      Je ne sais jamais vraiment à l'avance ce qui va sortir de ma tête et de mon clavier !

      · Ago over 4 years ·
      Image0065

      vegas-sur-sarthe

  • A classer dans humour ! J'ai bien ri !
    Chez moi, le paillasson est à l'intérieur, parce que l'ancienne gardienne a voulu faire du zèle pour que la personne qui nettoyait puisse laver plus le vite le palier. Cela m'ennuyait d'ailleurs de voir cette femme trimer dans les escaliers (7 étages) chaque jour. Je donne toujours de bonnes étrennes à la gardienne. Cette année-là, j'ai pensé : pourquoi ne pas donner à cette dame qui a encore plus de mérite, je lui donne donc 20 euros. Remerciements bien sûr. Seulement, l'année d'après, je n'ai rien donné, c'était juste un geste. Elle n'a pas dû apprécier et m'a presque enguirlandé parce que l'ascenseur n'arrivant pas, j'ai emprunté les escaliers tout mouillés ! Je me suis dit, tiens, t'as rien donné, elle te fera pas de cadeau, ben, ça t'apprendra ! Moralité : Parfois, faut pas être trop c..
    En tous les cas, sans vous connaître, je ne pense pas que cette Madame Levrette vous aurait inspiré ...

    · Ago over 4 years ·
    Louve blanche

    Louve

    • Etrennes, étrennes, étrennes. Oh! Tiens-les bien :)

      · Ago over 4 years ·
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      vegas-sur-sarthe

    • Un grand rire !Je vais les tenir à présent !

      · Ago over 4 years ·
      Louve blanche

      Louve

    • :)

      · Ago over 4 years ·
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      vegas-sur-sarthe

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