Vaches de cornes

le-fox

Je gisais paisible, affalé sur une chaise longue, en train de siroter un Picon-bière pour noyer un chagrin que je m’étais imaginé pour l’occasion, tout en composant une épigramme dans laquelle je faisais hardiment rimer “bizarroïde“ avec “hémorroïde“, lorsqu’une drôle de petite voix est venue me faire chier.

« S’il te plaît, dessine-moi une vache. »

Il me faut préciser que ladite drôle de petite voix émanait de ma nièce dernière-née, laquelle, lorsqu’elle a une idée sous le bouchon de carafe, ne l’a pas dans le bermuda. Il me fallait donc m’exécuter, sous peine de me faire martyriser jusqu’à la nuit tombée.

C’était embêtant, parce que je m’étais plutôt exercé à dessiner des moutons. Au cas. Les vaches, je dois admettre que je n’y avais pas du tout pensé. A tort : la preuve. J’ai parlementé :

« Ecoute, Zoé. Tu sais ce qui serait tout à fait amusant ? Ce serait que toi, tu dessines une vache. Moi, je suis grand, ça compte pas. Regarde, il y en a plein dans le pré d’à côté. Je peux même te prêter mes jumelles, si tu veux les observer de plus près (et me lâcher la grappe).

- Nan. Je veux que ce soit toi. »

Il était inutile d’attendre un secours de l’extérieur, et je le savais. Les heureux parents de ce résidu de retour de couches, à qui j’avais pourtant conseillé vivement et successivement  la méthode du professeur Kyusaku Ogino…

- Ô toi, sois mienne dans l’instant !

- Attends, je compte les jours.

…puis la méthode symptothermale (ou sympto-thermique)…

- Aimons-nous, mon aimée !

- Une minute, je prends ma température, et je vérifie mes glaires.

- Pas grave, laisse tomber.

…enfin la méthode dite des “genoux serrés“, peu ludique, mais efficace, les heureux parents, donc, s’étaient mis à l’abri du monstre en allant baguenauder je ne sais où ; l’autre nain de jardin – son frère ainé – était fort occupé à liquider les réserves de bonbons et de gâteaux secs, avec la complicité active du Labrador (je ne l’ai su qu’après) ; ma femme avait déserté lâchement, et s’en était allée distribuer des lainages aux pauvres, des fois que le frimas se réinstalle en plein mois de juillet (comme dit l’unijambiste en s’achetant tout de même les godasses par paires : « on ne sait jamais ») ; quant aux chats, ils affichaient une indifférence assez horripilante face au drame qui se jouait.

J’étais seul, à fixer droit dans les yeux le masque hideux de mon destin qui me faisait la grimace. Impitoyable, la minuscule me tendait avec insistance papier et crayon. Acculé, je me suis donc emparé de ce qui devait être les instruments de mon supplice, ai avisé de mon œil acéré l’un des ruminants qui, vautré dans la vase à un jet de chique de l’œil acéré en question, avait l’amabilité de prendre la pose, et l’ai croqué tout cru, en moins de temps qu’il ne faut à un éjaculateur précoce pour sentir que ça vient. Puis, j’ai contemplé mon œuvre, avant de la tendre à ma tortionnaire d’un geste large, généreux, grandiose. Ce n’était pas tellement réussi. Qu’on se le dise : je ne sais pas, n’ai jamais su, ne saurai jamais dessiner. Mais enfin, ça ressemblait plus à une vache qu’à un agitateur marxiste de la période pré-stalinienne jouant du cornet à pistons.

Croyez-vous qu’elle m’aurait remercié, cette peau de roupette avariée ? Que nenni. Elle a commencé par se bidonner :

« C’est pas une vache. C’est un taureau, il a des cornes. »

Ah. C’était pas gagné. Il est vrai que c’est une petite fille de la ville, peu au fait de la zoologique chose, mais à part coller des crottes de nez sous leurs pupitres, on se demande ce qu’ils foutent à l’école, les mômes d’aujourd’hui, ma pauv’ dame.

« Souffre d’apprendre, jeune gourdasse, que chez le bovidé, mâles comme femelles portent cornes persistantes. Ce qui le différencie de l’ovidé, et plus encore du cervidé, qui lui porte bois caducs. Peux-tu me citer d’autres bovidés ? dis-je, dans une tentative peut-être vaine d’ouvrir cette jeune cervelle aux joies de la culture générale.

- Ben. Le bœuf. Mais c’est même pas vrai.

- C’est même pas vrai que quoi ?

- Que les vaches elles ont des cornes.

- D’abord, on ne dit pas à son oncle (vénéré) “c’est même pas vrai“ lorsqu’il tente de vous instruire, ensuite, si. »

Et, d’un geste non moins large que tout à l’heure, j’ai désigné les bestioles incriminées à l’édification des foules. Avant de blêmir : pour éviter qu’elles ne s’éventrassent en chahutant, le fermier, comme cela se pratique couramment, leur avait scié les cornes. J’étais fait comme un rat. J’avais l’air d’un vrai con, c’est la faute à Buffon.

« Hi hi. Tu dis des bêtises. »

Elle m’a quand même gratifié d’un bisou poisseux de grenadine, en me jurant qu’elle ne m’en voulait pas trop de mes facéties.

« Et pourtant, elles en ont ! » ai-je lancé à la face du ciel, tel un Galilée à qui on viendrait de prouver, clichés de la NASA à l’appui, que la Terre est trapézoïdale.

Mais je n’ai pas pleuré, même après avoir constaté que mon Picon-bière était devenu bouillant ; devant une enfant, ça n’aurait pas été digne.

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