Adieu, Cher Amour!

bathilda

Concours Transfuge - Shakespeare et la jalousie

Ce matin, je l'ai appelé. Je lui ai dit que je devais lui parler. A son silence, j'ai senti sa surprise mais il m'a finalement proposé de boire un café dans son quartier. J'ai insisté pour qu'on se voit chez lui. Je savais qu'Elle était en voyage au Japon.

Nous avons bu notre café dans un silence gêné entrecoupé de quelques banalités qu'il lançait. Face à mon silence, il finit par ne plus faire l'effort d'alimenter la conversation. J'ai alors sorti une feuille de mon sac, pliée en quatre, en expliquant que je n'avais pas la force de lui dire tout cela de vive voix. Je suis allée dans la cuisine en promettant de revenir dès qu'il aurait fini, dans quelques minutes. Refoulant mes larmes, je tâtais dans ma poche la précieuse boîte de cachets, mon salut.

Il commença:

"En lisant ces quelques mots, tu vas sans doute penser que je suis folle. Tu n'as pas tort: je suis éperdument folle de toi, même si tu n'as jamais daigné montrer un semblant d'intérêt à mon égard. A côté d'Elle, je fais pâle figure: Elle est solaire, pétillante, drôle et brillante. Toujours impeccable, elle ne fait jamais de faux pas. C'est une fille à qui tout réussi, qui maîtrise tout. D'ailleurs ce n'est pas une fille, c'est une Femme. Alors oui, c'est sûr, avec Elle à tes côtés, nul besoin de t'intéresser à quelqu'un d'aussi banal et transparent que moi.

Depuis des mois, il ne se passe pas une heure sans que je ne pense à toi. Mais ce que je préfère, ce sont nos rendez-vous nocturnes. Nos alter-ego oniriques vivent dans un monde où Elle n'existe pas. Ils sont heureux comme nous aurions pû l'être, tu sais!

Pendant un moment, j'y ai cru. Aveuglée par une passion douloureuse dont je ne pouvais me détacher, je refusais de croire que des sentiments si purs et si entiers ne puissent être partagés. Mon imaginaire détraqué par une certaine vision de l'amour a reconnu en toi l'Homme de ma vie mais tu demeureras seulement l'Homme de mes rêves. J'ai bien pris conscience qu'entre nous, rien n'était possible et crois-moi, je ne t'embêterai plus. J'ai décidé de te dire Adieu et tu n'entendras plus parler de moi. Jamais."

Son coeur battait à tout rompre. Il poursuivit.

"Il m'est impossible de penser que nous puissions vivre tous les deux sur cette terre, toi avec Elle à tes côtés. Te savoir heureux, alors que moi, pathétique et ridicule, je ne vis que pour toi m'est devenu insupportable. Je souffre, j'enrage de savoir que c'est à Elle que tu réserves tes caresses et tes baisers. Je devrais être dans tes bras, à Sa place. J'ai vu tes mains, si parfaites, fortes et élégantes. Chaque parcelle de mon corps frissonne à l'idée qu'elles auraient pu se poser sur moi. Je ferme les yeux et j'imagine ta bouche dans mon cou, ta main dans mes cheveux. Mais je ne me fais plus d'illusion: j'ai espéré, j'ai été déçue. Aujourd'hui, ma colère bouillonne, je La déteste autant que je t'aime".

Son souffle était court, comme tétanisé par ce qu'il lisait.

"Tu m'as trop fait souffrir et aujourd'hui je mets fin à cette souffrance".

Il avait chaud, sa tête était lourde.

"Je suis désolée, Cher Amour. Puisque nous ne pouvons vivre ensemble, un de nous est de trop. Je sais que le poison a déjà fait effet, tu le sens. Adieu Cher Amour, je te retrouverai dans mes rêves".

Dans un ultime souffle, tentant de crier, il suffoqua avant de s'écrouler.

Je m'approchais de son corps immobile. Dans ses yeux grands ouverts, je n'arrivais pas à savoir s'il vivait encore. Je nettoyais précautionneusement ma tasse et laissais à côté de la sienne ma précieuse boîte de cachets vide dont j'avais réduit le contenu en poudre ce matin. Je ramassais la feuille tombée au pied du canapé pour la remplacer par une déchirante lettre d'adieu et d'amour sans espoir. Pour une fille sans laquelle il ne pouvait plus vivre. Pour une fille. Et non pour une Femme. Jamais Elle ne s'en remettrait.

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