Ballade pour un piaf.

le-fox

C’est l’histoire d’un oiseau. C’est pas très intéressant un oiseau, c’est con un piaf. En plus, celui-là, il était même pas exotique, bariolé multicolore, il puait l’ordinaire, il se voyait même pas. Les piafs c’est comme nous autres, y’en a qu’ont les places de faveur, pis y’a ceux qu’ont les strapontins. Je sais pas ce qu’il fricotait dans la vie, sur son strapontin d’oiseau, je le voyais toujours à becqueter tu sais pas quoi, par terre. Ils trouvent toujours des trucs, par terre, les piafs. Toi, tu te penches, tu scrutes, t’y vas à la loupe : que dalle. A la rigueur une épeire qui se barre en courant. Je dis épeire, c’est la seule araignée que je connaisse par son petit nom : l’épeire diadème, dans le télescope, le châtiment ! Mais je Tintin-nabule, j’affabule, je digresse… Enfin voilà : je m’asseyait, peinard, sur ma chaise à un lidré, faut payer pour s’asseoir dans les jardins publics, et l’autre il picorait, peinard, spectacle irrésistible. J’avais fini par m’en faire un cinoche, de c’t’oiseau-là.

Alors mes pensées, forcé dans ces cas-là elles vadrouillent. Elles rebondissent, se cognent, ricochent, visitent des anfractuosités où qu’on va pas d’habitude, qu’on soupçonne pas, se paument, à la fin on sait plus le début… Et pas moyen de revenir en arrière, genre palindrome, il suffit pas de tirer sur un fil pour s’y retrouver… On fonce en avant, ilote imbécile, esclave de ses berlues, mais c’est parce qu’on ne peut pas s’arrêter de penser, c’est pas des vraies pensées, c’est des pastiches, des semblants, ça va trop vite, on se rend pas compte… Il sait pas, l’oiseau, que c’est sa faute tout ça. Il picore. C’est pareil, j’imagine, il peut pas s’arrêter de picorer, il bouffe des riens, minuscules artefacts, par réflexe.

Et puis il y a eu le môme. Je l’ai pas vu arriver, ce nuisible, j’ai pas eu l’intuition. Pourtant j’aurais dû, la vie est si pleine de moches merdailles, on devrait toujours être à l’affût, toujours… Méfiants extrêmes… Mon oiseau a fait une drôle de culbute sur le côté, pas normale, et puis il s’est mis à ressembler à un tout petit tas de chiffons, et il y a eu des petites plumes qui sont retombées tout autour, très doucement, un geyser de petites plumes, pas croyable qu’il en ait eu autant. Et là le môme a déboulé, avec son tire pierres, l’écume à la gueule, morveux dégueulasse… C’est ça les jeux de mômes : ils sont puceaux de l’horreur et de la volupté, comme dit l’autre, alors faut qu’ils se fassent leurs petites branlettes de carnage, aussi. Il s’est approché, oh, pas de trop près ; même si insignifiant, un cadavre, ça impressionne, c’est pas comme dégommer une boîte de conserve. Il est reparti en cavalant vers les jupailles de sa mère, sans trop se vanter, sûr…

Je suis resté là, comme une brêle, sans bouger. J’avais plus de pensées du coup, rien du tout, rien que du vide. J’ai été le chercher, au bout d’u temps, pas très long, probable, il était encore chaud. Et puis j’ai creusé un trou, avec mes mains, j’avais rien d’autre. Et puis voilà. C’est tout.

Je me suis juste rendu compte que je l’avais jamais entendu chanter. 

Signaler ce texte