Key West Mojito Contest ( 2 )

riatto

Le temps de dépoussiérer la reliure d'un Mark Twain sur une étagère dans le couloir. Et puis plus rien. Un silence de plomb dans la baraque, d'un coup. Personne à gauche ni à droite. Pas un bruit, pas un murmure. Plus que le parquet silencieux flottant sous mes chaussures de toile.

Les fenêtres sont grandes ouvertes, les moustiquaires dansent sous le souffle des ventilateurs. J'écoute sans bouger.

Ça alors... Est-ce que tout mon groupe s'est perdu ?

Je fais le tour du premier étage, par la terrasse, sans voir un seul chat dans le jardin. La grille qui donne sur le trottoir est fermée, la caisse et la rue sont désertes.

Je descends l'immense escalier, porté par un courant d'air.

Personne nulle part, et ce silence de sarcophage qui résonne sous mon chapeau de papier.

Derrière moi une porte claque. Là ! Dans le grand mur de planches peintes, une ouverture qui m'appelle.

Je fais quelques pas prudents vers la porte entrebâillée d'où monte un brouhaha lointain.  

La porte dérobée d'une cave, c'est de là que filtre la rumeur.

Je me faufile dans l'ouverture.  Après moi la porte grince et se referme doucement. Clac.

Une ampoule nue perce faiblement les ténèbres d'un sous-sol de pierres fraîches. Je reste là un court instant, attendant que mes pupilles se dilatent, puis j'entreprends les premières marches, prenant soin de me tenir au mur.

Le brouhaha se fait plus précis, tandis que je descends, prudent. Maintenant le bourdonnement d'une ruche me parvient tout à fait clairement. Des rires et des voix mélangés avec, quelque part tout au fond, le cri déchirant d'un saxophone qu'on égorge !

Les dernières marches plongent à pic dans un nuage de fumée lourde.

Je suis trop loin pour revenir, le nuage m'avale d'un seul coup.

Ahuri, les yeux piqués par un mélange de tabac chaud, de sueur, de rhum et de poisson séché. Un parfum prenant de vieille cave, de peaux savonnées à la hâte. Je retiens une envie de vomir, par politesse.


Une main me tend un ticket. Une main brune aux doigts plissés, tordus comme des mégots de cigare.

_ Tiens ! Va t'asseoir avec les autres. Attends ton tour et fais pas de remous... "
Le tout dans un argot parfait, à croire que j'étais attendu.

Là-dessus la voix s'étrangle, tousse dans un rire et disparaît dans le brouillard.

Pas le temps de voir un visage et me voilà aspiré par une foule gesticulant dans toutes les langues.

Une chaise libre, on me pousse, je m'assieds.

La cave n'est pas très haute, juste de quoi tenir debout sous l'épais tapis nuageux qui cache le plafond.

A mes côtés, d'autres chaises occupées par d'autres types avec, dans leurs mains, des tickets froissés de toutes les couleurs.

Tout ce monde absorbé par l'incroyable spectacle qui se donne au centre du tripot.

Ceinturé par d'antiques filets de pêche rafistolés à l'aiguille, un ring d'environ deux mètres sur deux, bricolé à base de vieilles planches, des restes de barques vermoulues sur lesquels fossilisent tranquilles de grosses moules bien paresseuses.

Au centre du ring, deux chaises se font face autour d'une table bancale.

Sur la plus fragile, un gros bonhomme donne l'impression de somnoler sans trop s'en faire. Le visage rouge, bouffi, la barbe blanchie débordant sur un vieux pull à col roulé. Devant lui, une douzaine de verres vides dans lesquels fanent des restes de menthe écrasés.

Face à lui, sur l'autre chaise, la tronche avinée d'une vieille bûche sur le point de s'écrouler. La peau grêlée, le nez en forme de champignon vénéneux.
Au-dessus d'eux, une plaque de tôle se balance doucement au rythme des encouragements et des injures qu'on lance de partout.

Sur la pancarte rouillée, on peut lire en lettres grasses :

" Key West International Mojito Contest - Since 1961 "

Avec, dessinée en dessous, la silhouette d'un poisson mort et qui flotte, le ventre en l'air.

Soudain, le silence se fait, brutal.

Le type à la peau creusée de cratères porte doucement un verre sale à sa bouche.
Face à lui, le gros bonhomme barbu ne lève pas une paupière. On croirait un de ces mérous fainéants, dormant dans une grotte sous-marine, et que rien ne vient plus déranger depuis l'extinction des Cousteau.

De l'autre côté de la cave embrumée, une immense ardoise de bookmaker occupe tout un mur de briques. Derrière un trio de bop aux yeux jaunis, on s'affaire à mettre les cotes à jour. Ca y est, j'y suis !

Dans la colonne de gauche, un seul nom revient sur toutes les lignes :

Ernest Hemingway. A droite, dans la marge, un défilé de cotes qui varient de 1.5/1 à 2.2/1 - au maximum ! Quel crack.

Dans la colonne de droite, les noms illustres se succèdent, accompagnés de cotes nettement plus alléchantes... La plupart des noms sont rayés ou effacés mais d'où je suis je peux encore en déchiffrer quelques-uns :

F. Sagan...................................................18/1

F. Scott Fitzgerald...............................14/1

E. Allan Poe............................................17/1

Antoine Blondin...................................11/1

W. Faulkner............................................ 8/1

S. Gainsbourg......................................... 9/1

C. Bukowski............................................ 6.5/1

Tout est clair !

Le type avec le nez en amanite tue-mouche et qui porte le verre à sa bouche, c'est lui, c'est Bukowski !

Ni une ni deux, je sors un billet de ma chemise.

La vieille main ridée sort de nulle part, attrape mes vingt dollars.

Dans le brouillard une voix me presse en hurlant :

" Que ?? "

Que, que ! Cette manie de me parler espagnol !

Du doigt je lui montre mon poulain. Le seul, l'unique... Le grand Charles pardi !

En échange de mon billet de vingt tout neuf, je reçois un ticket jaune griffonné au stylo-bille. Bing ! La cloche sonne ! Ca y est, les paris sont fermés, j'ai eu chaud !

A six et demi contre un, le gars se défend plutôt bien face au patron ! D'autant qu'il est à la corde et pieds nus... Un vrai bon outsider quand même, malgré le terrain lourd ! La chaleur ça il connaît. Non, l'inconnue c'est le taux d'humidité parce qu'en règle générale, Buk est plutôt habitué aux terrains vagues (mais secs) de Los Angeles.

Et voilà, j'ai le coeur qui galope, les yeux fixés sur mon favori, et quel bestiau ! Bukowski en personne, prêt à engloutir son douzième Mojito d'un trait ! Prêt à mettre le patron K.O, une bonne fois pour toutes...

J'ai parié, je suis fait ! Je me mets à hurler moi aussi, sans m'en rendre compte :

" Vas-y Buk ! Détruis-le ! T'es le meilleur Buk ! Bouffe-le comme un sashimi !  Espèce d'enfoiré de vieil espadon ! "

On me fait signe de me rasseoir, je redescends en m'excusant comme je peux.

Tout s'est arrêté. La pendule, la fumée, le va-et-vient entêtant des mains cubaines aux doigts de cigares. Tout est suspendu aux lèvres, à l'énorme bouche tordue de l'outsider prêt à écluser son dernier Mojito jaunâtre.

Il lève le coude, on ne respire plus.

Les bouches ouvertes se paralysent; l'océan se fige au soleil, on dirait un grand lac salé. Tout près d'ici, au-dessus du phare, un pélican suspend son vol.

  • @ Lyselotte : merci beaucoup, gaffe quand même au tabagisme passif...
    @ woody : celui qui m'entendra refuser de boire un coup n'est pas encore né, invitation bien reçue !
    @ Saul : alt 128 c'est joli, ça donne : " ë¡ " ( sourire )

    · Ago over 6 years ·
    Lo new york

    riatto

  • Une astuce: "Ç" = alt 128

    · Ago over 6 years ·
    Charlie024

    saul-t-river

  • tout comme Lyse pour moi ... Atmosphère ! Atmosphère ! c'est 30 % de l'histoire, tu es un bon tu sais ? j'adore le côté palpable ou odorant de ton écriture, et ces trognes sorties du fin fond de la Vie, de la vraie ! bravo mec, ça donne envie de boire un coup avec toi !

    · Ago over 6 years ·
    Img 5684

    woody

  • J't'aime toi, tu sais, même si je tarde à venir parfois, je te suis fidèle. Lecture jouissive, je m'y suis cru au point d'inhaler la fumée ambiante.
    CDC et géant même!

    · Ago over 6 years ·
    D9c7802e0eae80da795440eabd05ae17

    lyselotte

  • Mais moi je suis genie..ale ! Puisque je le dis !
    PS/ j'aime les chiens, les oiseaux, tous les animaux aussi puisque j'aime les hommes !

    · Ago over 6 years ·
    Moi

    Yvette Dujardin

  • @ Yvette : Pour beaucoup, et j'en suis, Bukowski est une sorte de divinité infréquentable qu'on ne peut s'empêcher de vénérer jusqu'à l'absurde parce qu'il nous donne l'impression qu'on pourrait presque l'atteindre. Un peu comme quand on voit un tableau de Mondrian en se disant " Peuh ! moi aussi, je peux le faire..." Alors que non, en fait, on ne peut pas, à moins d'être un génie, mais ça doit être très fatiguant.

    ( Pour les tortures, tu vois ça avec franek, c'est lui qui a menacé de tuer le chien !! )

    · Ago over 6 years ·
    Lo new york

    riatto

  • Je viens de faire connaissance avec Bukowski, inconnu pour moi, ai lu sur sa biographie sur internet, ivrogne(comme son père) mais poète, romancier, par contre j'avais lu "Les Contes de la folie ordinaire" mais pas retenu l'auteur. Pas étonnant qu'il plaise.
    PS/ Si tu torture un chat, je griffe, car je les adorent.

    · Ago over 6 years ·
    Moi

    Yvette Dujardin

  • Merci Chris,
    pour la soif t'as raison, à cette heure-ci, je commence à avoir le gosier en pente moi aussi !

    · Ago over 6 years ·
    Lo new york

    riatto

  • On boit littéralement tes paroles et on a très soif de connaître la suite.

    · Ago over 6 years ·
    027 orig

    Chris Toffans

  • @ elsa : Faut se méfier des matches à l'extérieur et à domicile...
    @ franek : La fin arrive ! Mais en attendant, j'aimerais autant que tu tortures plutôt un chat s'il te plaît... J'aime les chiens et je suis membre actif du CCC ;-)

    · Ago over 6 years ·
    Lo new york

    riatto

  • Je préfère le 2 au 1 sans "contest". Mais parier sur Buk, c'est quand même ne pas prendre de gros risques... Petit joueur, va... (humour)

    · Ago over 6 years ·
    Locq2

    Elsa Saint Hilaire

  • bon la suite ou je massacre le clébard!!! lol!!!

    · Ago over 6 years ·
    Mariage marie   laudin  585  orig

    franek

  • Pas besoin de te donner un coup de pied au cul pour continuer à écrire, et à écrire encore, avant de publier. J'adore le pélican qui passait par là ... c'est signé, la final touch !

    · Ago over 6 years ·
    Sampan 92

    fuko-san

  • ce vieux Chinasky!

    · Ago over 6 years ·
    P1000170 195

    arthur-roubignolle

  • Merci Koumi,
    je ne connaissais pas A. Lee Child, mais en cherchant deux minutes je constate que c'est d'actualité !
    Alors qu'estquejenpense... Ben j'en pense qu'un de ces jours j'enverrai quelque chose à quelqu'un, et qu'en attendant WLW est un excellent site pour ( dans mon cas ) apprendre à écrire !
    (Pour la traduction en quarante langues, imagine mon désarroi si on traduisait cet histoire en espagnol... )
    Sinon, je prends ça pour un compliment. Ca fait toujours plus de bien qu'un coup de pied au cul.

    · Ago over 6 years ·
    Lo new york

    riatto

  • Hey Laurent, tu sais à qui me font penser tes Chroniques américaines ? A Lee Child. Un conseil : propose à WLW de continuer aussi longtemps que ça leur chantera, mais moyennant un certain nombre de CDC par épisode. On est bénévoles, right, mais Jack Reacher, c quand même one of the word's leading thriller writers, translated into over forty languages. Qu'eststenpenses ?

    Bise

    Back-Home-Koumi-The-Winner

    · Ago over 6 years ·
    Avatar 500

    koumi

Report this text