La grande faucheuse

sabsab

Il y a cette grande Dame au visage sournoisement encapuchonné, à la faux aiguisée qui nous guette tous et que nous redoutons tant. Elle se balade au grès du temps, silencieuse et discrète, sans ombre et sans laisser de traces, mais si vous sentez un vent mauvais, sachez alors que c'est celui là même qui l'amène. La plupart du temps, elle débarque sans crier gare, s'incruste chez vous sans s'annoncer, "ding dong" elle est sur le palier, et la minute d'après, elle vous tend sa main froide et osseuse, vous regarde de ses trous béants, vous sourit de tout son vice et vous entraine au pays où Hadès est roi, au fond de ses limbes infinies. Si par mégarde vous la croisez, détournez le regard et courrez sans arrêt. Si elle crie votre nom, exercez un ultime recours gracieux, on ne sait jamais. Ne la provoquez pas, elle pourrait bien gagner. Ne pensez pas à elle, elle en rira trop souvent. N'allez pas la chercher, vous le regretterez. Pour certains, elle est la voix de Dieu, pour d'autres une simple courtisane, pour d'autres encore, un mauvais coup de vent. Pour les épicuriens, elle n'est rien. Mais quelle qu'elle soit, elle tient entre ses doigts agiles tous nos plus humbles destins. C'est vous qui conduisez, mais elle qui décide si le choc sera mortel. C'est vous qui appuyez sur la détente, mais elle qui décide si l'impact sera fatal. C'est vous qui sautez en parachute, mais elle qui décide s'il va s'ouvrir. C'est vous qui chaussez des skis, mais elle qui décide si une avalanche serait de bon ton...Elle est là, sans cesse à l'affut, tapie dans l'ombre, tenant son registre bien détaillé. L'issue n'est pas négociable, elle a la rigidité de l'administration et elle est à la hauteur de sa terrible réputation.

La mort...le nobélisé José Saramago (paix à son âme) nous en parle avec beaucoup d'humour et de finesse dans son roman Les intermittences de la mort. Dans un pays sans nom, les gens cessent de mourir du jour au lendemain. Où est donc passée la Grande Faucheuse qui travaille tant d'ordinaire? La mort au chômage technique plonge ce pays sans nom dans un chaos infernal : l'Eglise menace de disparaitre, les hôpitaux débordent de malades qui ne peuvent plus mourir, les pompes funèbres et les assurances font faillites, les familles n'ont plus d'héritages...Jusqu'au jour où la mort se rhabille, se "refausse" et envoie une lettre chargée des meilleurs intentions.

Le fantasme de la vie éternelle, l'injustice et la terreur de la mort, les excès de notre société sont traités dans ce roman avec beaucoup de sagesse et un humour sans pareil. A lire avant de rejoindre la cité souterraine...;)

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