L'écouteur

polluxlesiak

Je suis un écouteur.

Certains diraient : un pauvre type.

Je l'ai été, sans doute - mais à présent, bien peu m'importe.

Ecoutez donc mon histoire.

Vous m'avez croisé un jour ou l'autre, à coup sûr.

Mais si, réfléchissez : n'avez-vous jamais remarqué, alors que vous êtes assis à une table de restaurant, un homme seul, assis face à son assiette, ne feignant même pas d'attendre quelqu'un, mastiquant consciencieusement son repas, le regard inévitablement perdu dans le vague, ne s'arrêtant nulle part et surtout pas sur vous ?

Cet homme, c'est moi.

Régulièrement, je le sais - et parfois je vous entends - vous vous interrogez sur ma présence, ou même, pour les plus empathiques d'entre vous, sur ma vie :

   - Tu as vu ce type tout seul ?

   - Ce doit être triste …

   - Moi, je ne dîne jamais seul …

   - Parle moins fort : peut-être nous écoute-t-il !

Vous avez souvent raison.

Je suis seul, et je vous écoute.

Mais ce n'est pas par dépit, et, non, ce n'est pas triste !

Depuis trente ans maintenant, je passe tous mes repas au restaurant. Dans les brasseries, plus exactement. J'aime cette ambiance populaire, populeuse pourrais-je dire parfois; l'impression que cette foule qui m'entoure me protège sans m'envahir, me rassure en me faisant croire que je ne suis pas seul, mais sans violer mon intimité ni déborder sur mon espace vital.

Et j'ai besoin de vous qui m'entourez.

Je n'ai rien d'un gastronome. Je ne conserve que peu de souvenirs des repas que je prends ici ou là. Je ne prête aucune attention à la cuisson d'une viande ou à l'assaisonnement d'une salade; en ce sens, je crois que je suis un client discret et accommodant pour les serveurs et les maîtres d'hôtel; la qualité de l'accueil que je reçois partout en est sans doute la marque : jamais, même en cas d'affluence, on ne me refusera une table, et pourtant, je l'occupe toujours seul.

Je pense, à ce stade de mon récit, vous devoir une explication : celle des faits qui m'ont conduit à cette addiction.

Tout a commencé il y a trente ans - vingt-neuf, pour être exact.

J'étais marié avec Sonia depuis quatre ans. Et depuis quatre ans, je tremblais à l'idée que notre couple ne vole en éclats. Ne me demandez pas pourquoi, ni comment, j'avais cette intuition : nous n'étions pas faits pour vivre ensemble - ou plus précisément, je n'étais pas fait pour vivre avec elle.

Sonia était une brune secrétaire de direction, loquace, vive et exigeante, qualités qui la rendaient excellente dans son travail, mais invivable à la maison. Moi qui aspirais à un peu de calme après mes journées à l'imprimerie, je supportais mal, et de moins en moins, son babillage ininterrompu et ses remarques d'autant plus désobligeantes qu'elle ne me laissait même jamais la possibilité de pouvoir y répondre. Je m'étais, peu à peu, rétracté, concentré, rabougri pour devenir l'époux tel qu'elle l'entendait : celui qui donne son nom et apporte une sécurité dont elle n'avait, somme toute, pas besoin de ma part; pour le reste, elle se souciait bien peu de moi.

Le soir de nos quatre ans de mariage, j'ai tenté une approche affectueuse en l'invitant au restaurant. Elle accepta, sans me cacher qu'elle devait pour cela annuler une séance de cinéma avec ses amies - mais je feignis de ne pas l'entendre.

La soirée s'est mal passée; mal terminée, en tous cas.

J'ignore pourquoi, mais elle a choisi cet anniversaire pour me présenter l'inventaire de tous les reproches qu'elle avait accumulés à mon encontre depuis quatre ans.

J'étais assommé. Abasourdi. Le déferlement de violence verbale que j'ai dû affronter a éteint en moi toute velléité de révolte. Je me suis laissé écraser, anéantir par ses mots et ses cris ... Elle m'a déclaré qu'elle me quittait. Qu'elle ne supportait plus de vivre avec un muet peu bavard. Que ce n'était même pas la peine de discuter.

Et moi, je n'ai rien dit.

Aphone.

Aphasique.

J'ai un dernier souvenir, celui de la fin du dîner : elle a eu un petit rire de gorge et m'a lancé, acide :

   - Décidément, jusqu'au bout tu n'auras jamais été capable d'aucune conversation - même pas d'une dispute !

Elle s'est drapée dans son manteau et a quitté la salle.

Je suis resté assis, abattu, mortifié.

Ses derniers mots ont longtemps résonné à mes oreilles.

Le lendemain, quand je suis rentré de l'imprimerie, elle avait fait emporter toutes ses affaires.

Je n'avais pas envie de rester seul au milieu de cet appartement semi-désert : je suis sorti dîner au Procope.

Le serveur m'a reconnu - j'avais coutume d'y emmener déjeuner les clients de passage à Paris.

Je me suis installé seul à une table, face au grand miroir.

A côté de moi, est venu s'installer un couple.

Elle, la quarantaine, fausse blonde à l'épais maquillage peinant à masquer l'inévitable dégât des ans; lui, quinquagénaire encore fringant; couple visiblement marié si j'en jugeais par la présence de leurs alliances.

Ma présence ne devait pas imposer de gêne outre mesure – m'avaient-ils seulement remarqué ? - car à mes oreilles disponibles, puis bientôt attentives, arrivèrent assez rapidement les échos d'une scène de ménage dont je ne pus, malgré moi, détacher mon attention avant sa conclusion.

Il était question des absences répétées du mari du foyer conjugal. L'épouse se plaignait, mais le mari protestait; chaque argument de la femme était démonté par une habile réplique de sa part.

Je me suis mis à me passionner pour cette joute oratoire, tentant de rester le plus discret possible mais tous pavillons ouverts vers la table voisine, m'efforçant même de réduire le bruit de mes propres mastications de peur de me faire rater un mot prononcé par l'un ou l'autre des protagonistes !

In petto, j'encourageais le mari qui ne se laissait pas faire; Dieu sait si pourtant sa défense semblait difficile à assurer – il avait tout du mari adultère – mais j'étais admiratif devant celui auquel j'aurais voulu, j'aurais dû ressembler, la veille au soir, alors que ma femme m'accablait de reproches que je n'avais pas mérités !

J'étais toute ouîe, et me retenais de ne pas accompagner l'échange de mes commentaires :

   - Bien envoyé !

   - Oh ! Belle réplique !

   - Attention, tu te laisses dépasser ... Non ! Magnifique réponse !

J'eus toutes les peines du monde à ne pas applaudir quand la femme, verte de rage, quitta la table dans un bruissement outragé tandis que l'époux reposait tranquillement sa serviette sur ses genoux et commandait un cognac au garçon.

J'avais assisté à la plus belle des scènes de ménage que j'aurais pu imaginer. L'homme avait prononcé les mots que je n'avais pas su dire. Et j'avais eu sous les yeux, l'espace de quelques minutes, un concentré de perfection en la matière

Je ressortis du Procope avec une curieuse impression de bien-être; je me sentais ragaillardi, comme soulagé par le spectacle de cette empoignade, qui, en tous cas et bien que je ne pusse me l'expliquer, m'avait été d'un effet thérapeutique certainement bénéfique.

J'ai passé la nuit à réfléchir à cet épisode; et sans entrevoir encore tous les bénéfices de ce spectacle improvisé, j'en pressentais indubitablement la réalité.

Le lendemain, je suis allé déjeuner au Select. J'y étais moins connu, mais je n'ai eu aucun mal à obtenir une table jouxtant une autre sur laquelle étaient dressés deux couverts en face à face : les choses se présentaient favorablement.

La chance m'a gâté, quelques minutes plus tard, en m'offrant pour voisins un couple qui devait, lui aussi, m'offrir un moment d'un goût savoureux. L'homme était arrivé le premier, et j'avais vite saisi que le tête-à-tête serait tendu, en remarquant le tapotement nerveux de ses doigts sur la nappe. Lorsque Madame est arrivée, à peine a-t-elle eu le temps de s'asseoir qu'elle s'est vue clouer le bec lorsqu'elle a tenté d'avancer une excuse :

   - Ne te fatigue pas : je sais tout.

   - Tout quoi ?

   - Tu me trompes !

   - Mais enfin, chéri …

   - Ne m'appelle pas chéri !!! Ne m'appelle pas ! Ne m'appelle plus ! Jamais ! Tu entends ? Plus jamais !!

D'un geste théâtral, l'homme arracha alors son alliance de son doigt et, se levant, la jeta à la figure de la femme restée assise à sa table, pétrifiée et abasourdie.

Je me suis alors offert le plaisir, quelque peu pervers, je l'avoue, de jouer au témoin innocent en ramassant l'alliance tombée à terre et en la lui remettant d'un air compatissant.

De retour chez moi, j'ai tenté de me remémorer ces dialogues savoureux. Las ! J'ai constaté avec contrariété que ma mémoire me faisait défaut … Quel dommage de ne pas réussir à retrouver ce mot qui tue, cette formule assassine, ces tirades dignes des plus grands pourtant prononcées par les acteurs les plus anonymes ! J'avais la très agréable impression qu'à chaque fois, une représentation privée avait été donnée pour moi, qui avais été l'unique spectateur de ces pièces jamais rejouées, et même, simplement, jamais écrites … et j'aurais dû les laisser s'abîmer dans l'oubli ?

La solution m'est apparue pendant la nuit.

le lendemain soir, au Zeyer, je me fis installer à côté d'un couple qui lui-même venait juste d'arriver. Je sortis discrètement de ma sacoche un bocal de verre, en dévissai le couvercle et le déposai sur ma table, à côté de mon verre et à proximité de la table voisine.

   - Vous désirez un cendrier, Monsieur ? me demanda le garçon qui passait

Je déclinai l'offre et le serveur se contenta d'un sourire mi-intrigué, mi-amusé auquel je ne prêtai pas attention : seul m'intéressait le couple voisin qui, à ma grande satisaction, n'avait, lui, accordé aucun intérêt à mon geste.

J'étais placé dans une position idéale pour recueillir les phrases qui s'échoueraient entre nos deux tables ; et mon bocal aussi.

J'avais eu le nez creux en choisissant cet emplacement : je fus servi au-delà de mes espérances en recueillant le témoignage verbal de ce qui s'avéra être un dîner de rupture entre une maîtresse exigeante et un amant peu attentionné.

Le couple quitta le restaurant un peu avant moi – qui avais à dessein fait traîner mon repas afin d'être assuré de ne pas rater une miette de la scène.

Je revissai le couvercle de mon bocal, l'empochai, réglai ma note, et sortis.

Il me fallut bien peu de temps pour me retrouver chez moi : j'avais hâte de vérifier la valeur de ma manoeuvre.

Je ne fus pas déçu. A peine le bocal ouvert, les mots jaillirent avec une force insoupçonnée, les phrases se propulsèrent vers le plafond, rebondissant ensuite en tous sens sur les murs et sur elles-mêmes; je retrouvais les mots que j'avais entendus, avec la tonalité de chacune des deux voix – agrémentée du fond sonore de la brasserie qui donnait à l'ensemble une épaisseur particulière, et je crois que je restai là, au milieu de cette salade de bruits mouvante et hypnotisante, une heure au moins puisque je ne réalisai ce que j'étais en train de vivre qu'à minuit passé à ma montre.

Alors que je reposais le couvercle sur le bocal, les voix semblèrent se concentrer et se réduire en un filet compact qui s'engouffra violemment dans le bocal, que je n'eus qu'à refermer de quelques tours de couvercle.

J'étais abasourdi. Quelle expérience ! Quel spectacle sonore époustouflant !

J'eus toutes les peines du monde à m'endormir ce soir-là, impatient de pouvoir réitérer l'opération que je devinai riche de promesses – et si facile à réaliser !

De fait, je n'ai plus, dès lors, cessé ma quête. Tel le chasseur de papillons qui part, chaque matin, son filet à la main, je courais les brasseries parisiennes, un nouveau bocal en poche à chaque fois. Jamais, je le reconnais avec satisfaction, personne ne m'a demandé ce que faisait ce bocal vide et ouvert sur ma table; les parisiens sont des gens tolérants et discrets – tout en oubliant toute réserve parfois, en cas de scène de ménage, et ceci à ma grande joie !

J'ai recueilli, au fil du temps, toutes sortes de confrontations : de l'escarmouche à l'empoignade, de la chamaillerie à la querelle cloturée par toutes sortes de gestes – la gifle sonore étant ma préférée, car restituant ensuite un son unique et claquant que d'autres coups n'assurent pas !

Le hasard m'a bien servi, je l'avoue aussi : à plusieurs reprises il m'a gratifié de scènes à trois personnages, l'amant faisant irruption au milieu du dîner ou la maîtresse venant manifester sa colère : l'ajout d'une troisième voix à la composition me réjouissait car il était l'annonce d'un régal à venir encore plus riche !

Certains soirs, j'ai même cherché, je l'avoue, un peu d'exotisme en me perdant dans certains brasseries du Marais : et croyez-moi, j'y ai trouvé quelques perles rares !

Quelle qu'ait été ma journée, chaque soir, je me livrais à ce qui était devenu un rituel : la réécoute de ma récolte, parfois plusieurs fois d'affilée en cas de morceau spécialement bon; suite à quoi j'étiquetais mes captures, avec le lieu et la date, et je les rangeais consciencieusement sur les étagères de mon arrière-cuisine.

Certains jours, la chasse était médiocre; je tombais sur de grandes colères, certes, mais muettes. Je me désolais devant le spectacle de telle femme se contentant de se moucher dans ses dentelles en pleurnichant au lieu d'attaquer, de tel homme cherchant ses mots et bafouillant indistinctement; j'ai eu droit, un soir, à une querelle magnifique, mais entre deux sourds-muets … j'ai regretté l'inutilité de mon bocal et n'ai pas osé dévisager les deux protagonistes, regrettant qu'un regard soit moins facile à dissimuler qu'une oreille tendue !

Ces soirs-là, je me consolais en ressortant de ma remise certains bocaux que j'affectionnais particulièrement. Je m'installais dans mon fauteuil, allumais un cigare et dévissais lentement le couvercle … et je passais ainsi des soirées entières à me délecter de ces mots, de ces phrases, de ces échanges uniques que j'avais récoltés. J'étais devenu un collectionneur de scènes, un fétichiste du verbe, un véritable querellomane – si le terme n'existait pas, je me l'étais inventé et attribué, et j'étais fier de cette particularité que personne au monde, j'en étais certain, ne partageait avec moi.

Les mots dansaient entre les murs, au-dessus de ma tête; les insultes se percutaient; les répliques fusaient en tous sens, se heurtant à quelques bruyantes crises de larmes ou parfois à un éclat de rire nerveux – et cela, sans fin, jusqu'à ce que je me décide à mettre fin à la séance en saisissant le couvercle que j'avais déposé : alors, invariablement, le vacarme se concentrait, s'amenuisait et se glissait au fond du bocal, que je verrouillais avant de le replacer sur son étagère.

Au fil du temps, m'est venue l'idée d'ouvrir simultanément deux, puis trois, et bientôt jusqu'à une dizaine de bocaux : j'ai été bouleversé par les créations que je pouvais initier en mélangeant ambiances, timbres de voix, cris et insultes d'origine indéfiniment renouvelée : je suis devenu le chef d'orchestre d'un ensemble unique et sans cesse recréé; mélomane de la dispute, loggioniste de la polémique, je créais, des nuits entières, des symphonies hurlantes, des compositions grondantes, que je m'amusais à ponctuer de passages soudainement apaisés, reniflements discrets, confidences inaudibles, avant de reprendre le tonnerre des phrases rageuses et des violentes attaques verbales.

Cela va donc faire trente ans que je chasse la querelle. Ma carrière de disputophile a connu des hauts et des bas – quoiqu'il en soit restés confidentiels et donc sans grande importance. J'ai assez rapidement élargi mon domaine de chasse à des scènes faisant la part belle à des femmes, qui parfois ont le dernier mot et laissent derrière elles un homme dépité, furieux ou simplement coi – comme je l'ai été au début de cette folle aventure. Mais, loin de me rappeler de mauvais souvenirs en m'offrant une possible comparaison (à retardement) avec la scène qui m'a tant marqué, j'ai réalisé que j'y trouvais une distraction somme toute fort plaisante, et ceci, par ailleurs, m'a conforté dans l'idée que ma thérapie semblait efficace puisque je supportais maintenant sans sueurs froides le rappel de la dispute qui m'avait traumatisé.

J'ai fait feu de tout bois : en sortant, je ne sais jamais sur quoi je vais tomber, mais l'attente est savoureuse quand elle porte la promesse d'une récolte rare : ainsi ai-je un soir assisté, chez Lipp, à une sublime querelle entre deux personnalités dont j'ai retrouvé le récit le lendemain dans la presse – et quel orgueil à la pensée que j'en possédais la trace, unique qui plus est, chez moi !

Il est une date dans l'année que j'évite invariablement : celle du 14 février – la Saint-Valentin ! Ce soir-là, certes, je pourrais choisir mon spectacle parmi des centaines de possibilités, mais avez-vous déjà vu un homme seul dîner ce soir-là entre les tablées de couples sans attirer l'attention ? Je suis par ailleurs certain que ceux qui sortent dîner ce soir-là sont parmi les plus amoureux et donc peu enclins à se jeter à la figure ce qui ferait mon régal … le 14 février, donc, je m'abstiens. Mais ne me prive pas pour autant de moments délicieux en me ressortant quelques grands crus que je sélectionne à l'avance. J'ai en tête ce nectar, un Deux Magots 1957 – écoutez plutôt :

   - Pétasse.

   - Connard.

   - Salope.

   - Pauvre type.

L'échange dure ainsi deux heures et douze minutes, sans respiration, sans répétition – du grand art ! Je ne me lasse pas de le réécouter et de savourer la précision, la fulgurance de cette prise de bec comme j'en ai peu écoutées dans ma carrière. Et si je me délecte à me l'offrir ainsi, pur et sans accompagnement, il s'est révélé un sublime exhausteur de saveur quand je l'accompagne d'un échantillon plus chargé et rond en bouche comme le Suffren 1948 qui fait lui aussi partie de mes favoris.

Je m'amuse tant à ces mélanges sans cesse renouvelés ! Je teste les compatibilités; je découvre des associations inattendues; telle discussion tendue se révèle un excellent fond pour l'adjonction d'une querelle plus aigüe, qui prend tout son sel à son contact, tandis que certaines empoignades se suffisent définitivement à elles-mêmes … Il est par ailleurs certains soirs où j'aspire davantage à la tranquillité d'un duo qu'à la force d'un concerto.

Quoiqu'il en soit, je suis heureux. Je passe presque toutes mes nuits dans ma bocotheque. Il me suffit, pour ressentir ce frisson caractéristique annonciateur d'un bon moment à venir, de parcourir des yeux ces rangées de bocaux dont moi seul connais le contenu à la lecture de leur étiquette ; et si mes mains tremblent en faisant mon choix pour les heures à venir, c'est autant de crainte d'en briser un que de plaisir anticipé à l'écoute de l'œuvre que je vais composer.

Vous connaissez maintenant mon histoire, celle qui a fait de moi ce que je suis aujourd'hui.

Ce soir, la récolte a été bonne : j'ai en poche un spécimen d'accrochage que je crois assez rare, entre une coquette exigeante et son gigolo qui semble ne plus la trouver à son goût ... Je me réjouis de réécouter cela à tête reposée. Peut-être pourrai-je l'associer à cette jolie altercation du Select 1951 ? Les tonalités vocales me semblent, si mon souvenir est bon, assez compatibles ... Une petite composition pour la route, sans génie, je le pressens, mais suffisante pour m'accompagner agréablement jusqu'à demain matin … J'ai envie de tenter l'association dès ce soir.

Je hâte le pas - plus que l'avenue à traverser et je suis chez moi.

Je franchis le porche, gravis les marches jusqu'à mon premier étage.

Je suis surpris de voir la porte s'ouvrir alors que je m'apprêtais à sortir mon trousseau de clés :

- Oh Monsieur, c'est vous ! Je suis désolée, je pensais avoir fini avant votre retour ... Je suis Fernanda, la nièce de Madame de Souza; elle a eu empêchement, elle n'a pas pu venir pour le ménage aujourd'hui, alors elle m'a envoyée à sa place. Vous serez content, Monsieur, j'ai bien travaillé ! J'ai tout nettoyé, dépoussiéré, l'office, le salon, tout votre bureau aussi .. et, oh, oui ! cette remise avec tous ces bocaux vides ... je les ai tous lavés ! Il y a de quoi en mettre, des confitures, dites donc ! Vous verrez, je n'ai pas eu le temps de tous les sécher, il en reste une dizaine qui égouttent sur le rebord de l'évier ...

Paris, Saint-Germain-des-Prés, novembre 1961 - Un crime inexpliqué.

Les forces de police ont fait, ce matin, la macabre découverte du corps d'une jeune fille, apparemment étouffée, gisant dans la cuisine d'un appartement parisien.

L'appartement était loué depuis plus de trente ans par Monsieur X., un célibataire sans histoire selon la concierge de l'immeuble, qui a cependant disparu depuis.

Si l'homme est activement recherché, on s'interroge sur ses mobiles et on ne s'explique pas, notamment,le fait que le cadavre ait été entièrement recouvert de bocaux de verre vides.

  • Imagination, sensibilité et un grand talent pour tous vos textes. Bravo !

    · Ago over 8 years ·
    100 1297 orig

    itsu08

  • Assurément original et talentueux, des bocaux qui nourriront longtemps mon imaginaire.

    · Ago about 9 years ·
    Avatar orig

    Jiwelle

  • Mise en haleine au fil des mots vers la chute... noir et "Préveresque"... Merci

    · Ago about 9 years ·
    Et  2011 264 orig

    mlpla

  • sourire en continu

    · Ago about 9 years ·
    Photo 321 orig

    gribouille--2

  • Tout simplement énorme !!! Dès le début, on accroche, se demandant ou tout cela va finir et à chaque fois une très bonne surprise...jusque la fin. Jubilatoire.C'est toi,c'est eux, c'est nous !!! Superbe.

    · Ago about 9 years ·
     14i3722 orig

    leo

  • Félicitation, vraiment. Un de mes préféré, je ne m'évertuerai pas a en écrire une page car l'art véritable se passe souvent de commentaires, mais tout est extrémement bien travaillé, j'ai étais happé par cette ambiance, ce personnage, cette fin... un coup de coeur bien mérité.

    · Ago over 9 years ·
    Dr.house avatar1 orig

    kira

  • je reste ... sans mot ! :-)
    un excellent moment de lecture - et somme toute, nous sommes bien souvent "gourmands" des conversations voisines..

    · Ago over 9 years ·
    Img 0012

    ristretto

  • Tout simplement génial, ce cynisme exprimé dans un style aussi dépouillé que le vide du personnage. Et quel humour !
    Texte difficile à commenter sans risquer d'omettre (le coup de la dispute entre les sourds-muets imbocalables m'a hilaré !!).
    Et ce titre !
    BRAVO, BRAVO et encore BRAVO.

    · Ago over 9 years ·
    Default user

    no1

  • Tout simplement excellent. 18 pages sans lever le nez. J'ai été captivée. Jusqu'au bout. Merci infiniment.

    · Ago over 9 years ·
    Extraterrestre noir et blanc orig

    bibine-poivron

  • C'était vraiment vraiment excellent, je me suis régalée. C'esqtbien pensé, suspense finement mené, belle chute. On est accroché du début à la fin. J'ai presque envie d'une bocothèque moi,mais ce serait plus dans très transports en commun, du coup beaucoup moins pratique ^^
    Génial... vraiment chapeau !

    · Ago over 9 years ·
    Default user

    vertige-des-points

  • Excellent, je dirais même plus, succulent. Quelle poésie dans cette histoire qu'on pourrait croire banale, quelle recherche dans ces mots et ces situations renouvelées ! J'ai adoré, lisant la nouvelle un perpétuel sourire aux lèvres, s'étirant un peu plus selon les scènes...

    · Ago over 9 years ·
    Saez mondino4 copie orig

    jack

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