Quadrillages

poulpita

Violetta quadrille sa vie, son quartier. Elle épingle tout sur une carte de la ville. Elle peut ainsi savoir qu'elle possède en moyenne une connaissance par rue. Connaissance, prenez-le au sens large. Epingle rouge pour la famille, épingle bleue pour les amis (bleu fonçé pour les amis de plus de 5 ans, bleu clair pour les amis de moins de 5 ans), épingle jaune pour les amis potentiels. Elle joint parfois les aiguilles avec des brins de ficelle colorés et dessine ainsi des motifs sur la ville. Violetta mesure ainsi l'étendue de son réseau. Chaque tête d'épingle porte fièrement un élément de sa vie sociale. Elle en est satisfaite. Elle y a travaillé. Une nouvelle recrue tous les mois, ce qui la contraint d'être à l'affut, tout le temps, depuis des années. Sans compter la maintenance. Les déjeuners, les goûters, les dîners. Elle tient une liste très exactement à jour des invitations prévues, en cours, passées. Mais le résultat est là. Une forêt de tête d'épingles. Rouges, bleues, jaunes.

Que l'on ne s'y trompe pas. Violetta gère aussi très bien sa vie de famille. Par exemple. Pour son couple. Accouplement : trois fois par semaine. Une fois, c'est peu. Quatre fois, c'est épuisant. Petite soirée en amoureux (lumière tamisée et sourire aimant) : chaque deuxième mardi du mois. Elle ne sait plus pourquoi ce jour-là précisement, mais elle s'y tient. Cadeaux : un tous les trois mois. Alternativement, une cravate, un livre, un disque. Vacances familial : toujours au top.

Violetta compte aussi. Beaucoup. Elle compte les formes. Les cylindres des poubelles lorsqu'elle conduit ses enfants au collège. Les rectangles blancs peints des passages piéton. Les ronds des panneaux de signalisation. Les lignes presque droites des fils électriques. Elle compte à l'aller, elle compte au retour. Elle compte les carreaux  sur le sol carrelé, lorsqu'elle siège sur les toilettes. Bref, Violetta compte tout. Et s'il n'y a rien à compter, elle attribue des notes, aux passants, aux plats qu'elle déguste, aux magazines qu'elle lit. Ensuite elle  compare, fait des moyennes.

Violetta mesure sa vie, maîtrise sa vie. Violetta est parfaite. Pour preuve, ses amis bleu clair et bleu foncé ne se lassent pas d'elle. Elle est tellement souriante et prévenante.

Mais ce matin, Violetta se sent mal. La tête lui tourne. Le malaise grandit depuis le réveil. Son corps se raidit. Oui c'est ça. Elle se sent seule, raide, figée. Elle n'arrive pas à compter. L'esprit, la vue, brouillés. Elle ne peut se débarrasser de cet éclat devant les yeux. Qui s'épaissit. Une forme jaune, d'abord transparente puis opaque, qui stagne autours de sa tête. Comme un casque. Violetta n'en revient pas. Cette sensation. Elle se sent comme... comme une épingle jaune, piquée sur une surface plane.


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Note : photo 'Epingle' by François https://www.flickr.com/photos/francoisetfier/ en Creative Common, transformée noir et blanc.

 

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