Evanescence renouvelable

Mathieu Jaegert

Atelier d'écriture - LA BRUME


N’avez-vous jamais rêvé de changer d’état ? Métamorphosez-vous  en un élément naturel : la brume. Brume des champs, brume de mer, brouillard des villes, vapeur de la casserole qui vous happe et vous dissout, comment est-ce arrivé ?  Racontez chaque étape de votre transformation à la première personne singulier et au présent de l’indicatif. Faites-nous vivre les interrogations et les sensations de ce que vous incarnez désormais !


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Elle se dresse face à moi. Elle me nargue, fière, je l'envie, penaud. Le spectacle se répète chaque matin, inlassablement, péniblement. Le défilé des morceaux désordonnés de saisons apporte son lot de variantes au profil qu'elle me présente. Aujourd'hui cependant, tout est différent. Ce matin, je lui lance des regards appuyés teintés de sourires timides mais confiants. Pour une fois, la consigne est claire. Elle s'invite à ma solitude et s'apprête à bousculer mon quotidien.

De l'autre côté, elle, impassible et stoïque depuis des millénaires ne peut se douter de ce qui se trame. Je me découvre alors une alliée de circonstance.

La situation est propice.

La brume s'immisce en moi devenant ma complice.

Mon coeur palpite, elle m'invite délicatement dans ses coulisses.

A coups de murmures sobres, je m'y glisse.

Je plonge à ce moment dans ses secrets et dans mes souvenirs. La sensation me trouble. Peut-être qu'en réalité je ne plonge pas, mais qu'au contraire ce sont eux qui remontent à la surface. Un doute m'envahit, une crainte. Il ne faudrait pas qu'ils me submergent. A moins que la sélection ne s'opère et que je ne me drape que des meilleurs.

Je me revois assis sur les bancs usés par les efforts intellectuels de milliers d'étudiants passés là avant moi. La brume chuchote toujours quelque part autour de moi. Je me remémore mes cours de thermique et de thermodynamique. Tout paraît clair et huilé comme les fluides étudiés alors. Les formules opèrent une danse évidente alentour. Elles viennent chatouiller mon esprit cartésien endormi depuis ce temps. Elles imposent l'évidence. Les paramètres sont présents et calibrés comme il faut. Volume, pression, température. Je me rends compte qu'en plus d'être propice, la situation, rêvée, va devenir réalité. Bien sûr, le volume de mon existence s'est réduit en un redoutable carcan mais température et pression atmosphériques sont au rendez-vous en cette fin de nuit.

D'habitude, en l'apercevant de l'autre côté de la vallée, une aigreur crasse s'insinue en moi. L'accumulation de solitude sans doute. Et la culpabilité. Mais ce matin, je la sens s'estomper subtilement en même temps que mon colossal et massif adversaire de tous les jours disparaît derrière ma nouvelle associée.

Les sensations se mêlent et je perds quelque peu le fil des notions de transformation des corps apprises pendant mes études. Non, il ne s'agit pas de sublimation. Mais avant que ces formidables saveurs ne s'évaporent, je me concentre sur le récit que j'en ferai. Ma plume est là, rassurante, à l'écoute. Elle entend la brume se prononcer, le verbe bas, mais fort :

SE SUBLIMER

Ma plume prend note. Le ton est léger, mais pas que le ton. Un cortège flottant se dessine à l'horizon. Je ne distingue que ses contours mais le simple murmure de la brume conjugué à l'agitation frénétique de ma plume parviennent à me faire approcher. Cela signifie que l'expérience aboutit. Je ne sais pas si ce sont des larmes de joie qui perlent sur mes joues ou bien l'expression de la saturation de l'air en goutelettes suspendues. Et gravitant en cortèges allègres.

Les lignes s'accumulent à l'horizon et s'agrippent aux flancs des collines dans le sillage de ma complice. Cette semaine, la consigne m'offre un rayon de soleil, une bouffée d'oxygène.

SE SUBLIMER.

Le récit se pare de l'exigence du verbe intransitif et intransigeant. L'état transitoire dans lequel je me trouve m'enchante.

J'ai dû être croyant il y a longtemps. Je ne le suis plus. Pourtant, le détachement engendré par l'aventure me procure des élans spirituels que je me découvre. Et une élévation bien plus haut que ce que j'avais imaginé.

Je me retourne soudain. Là en bas, très loin, je reconnais les contours flous de ma maison. Le fenêtre est restée ouverte.

Mais alors ? Ce n'est pas possible !

Je pivote brusquement et je ne la vois pas. La brume décide de m'apporter très vite la solution. Je jette alors un oeil en contrebas. Je suis facilement cent mètres au dessus d'elle. Pour une fois je la domine. La fierté semble changer de camp. La montagne paraît toute petite. Ma montagne.

Mon enthousiasme revient en même temps que je ressens les choses. Ce que je veux dire, c'est que mon ressenti est démultiplié. La visibilité a beau être réduite, le brouillard à couper au couteau, mon accuité visuelle et émotionnelle s'accroît et se renforce. Ma capacité à observer, à générer des émotions et à les analyser s'accentue en ce no man's land aérien. On n'y voit goutte, et pourtant...

Et pourtant je n'échangerais pas ma place.

Depuis quand suis-je ici d'ailleurs ? La brume me glisse dans un souffle que je suis brume et que le temps n'a donc plus la même valeur. L'espace non plus. Je suis dans le domaine de l'évanescent et du renouvelable.

Quelques notions basiques et familières m'envahissent à nouveau. Dans le même temps, je sens la caresse des rayons du soleil et les brises naissantes.

C'est l'été et je comprends. L'état d'euphorie ne peut durer. Les lois physiques vont reprendre le dessus. 

C'est décidé, je demanderai un sujet similaire en vue des brouillards habituellement givrants des hivers de l'Hexagone.

Ma plume saisit en même temps que moi. Nous précipitons lentement, sans aucune hâte, accompagnés par la brume marine du jour naissant, l'esprit encore cotonneux.

Le retour dans mon fauteuil s'accomplit en douceur, mais il est bien réel.

Ce satané fauteuil. Ce satané handicap, ce terrible accident dans la montagne.

Dans ma montagne. Elle qui se dresse, fière, face à moi. Je m'éloigne, je ne la regarderai que demain.

Je quitte la pièce.

Ma plume va parler. Et tenter de se sublimer.

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