Où l’on regrette

hel

Auguste est parti, rentré chez lui.

Mon portail a fait gnii, et le sien à pas une minute d'intervalle, lui a répondu gniiiiiii.

Même que sa porte, diront les moineaux qui remplacent les commères parties au bord de l'eau, a claqué dans un grand bruit. Lui qui feutre tout sous ses pas.

Pardon, mon Auguste. Si j'avais su que vous le prendriez si fort…

Je pourrais aller m'excuser, là maintenant, mais Auguste n'aimerait pas que le remords vienne frapper à sa porte. Il ne verrait pas le reste, qui pour beaucoup ressemble à de l'amour. Et peut-être verrait-il encore pire que du remords : de la pitié. Non, non, je le jure, jamais !

Alors je ne bouge pas. Je fixe mes tomettes entre lesquelles poussent des herbes qu'il faudrait arracher. Je sers les dents. Il fait trop chaud pour se mettre en mouvement.

Dans la bibliothèque, je fouine pour me distraire. Ce n'est pas folichon tout ça ! Pas un livre qui ne sorte du lot de cette édition couleur caca d'oie aux lettres cerclées d'or. En septembre, ou quand il y aura de l'orage, je prendrais le courage d'y installer les miens. Des orphelins dépareillés, des froissés, cornés, effeuillés, refouillés, des vivants au milieu des sinistres. Des qui ont reçu de l'amour à pleine main, et pas du bout d'un marque-page fil doré.

Un jour, j'ai demandé à Auguste quel genre de femme était ma prédécessrice (en dehors d'une laideur de mot, j'en conviens).

— Qui, ça ? Votre tante ?

Pour un homme comme Auguste, il est apparu inconcevable que je n'ai pas connu cette femme qui en plus de partager avec moi une portion ADN, m'a légué tous ses biens. Eh bien, non. Je le déplore, mais c'est comme ça, ADN ou pas, parfois on se rate. Et comme ma tante dormait depuis toujours dans le secret d'un tiroir de famille dont j'ignorais l'existence, cela aurait pu se conclure sur un ratage à jamais. Mais voilà, elle a dû avoir du nez pour me débusquer, ou autre chose que j'ignore encore, si bien que je me suis retrouvée là, à la respirer pour la première fois entre ses murs. Jusqu'à m'installer, avec ce regret de ne pas les avoir su avant.

— Non, mon oncle !

Auguste en a fait une de ces têtes ! Normal, c'était le début. On n'avait pas mesuré chacun les degrés de l'autre. Le premier d'Auguste et le dixième du mien.

— Je plaisantais. Oui, ma tante. Dites-moi, je veux tout savoir !
— On était que voisin, vous savez. Tout, me parait vraiment beaucoup plus que ce que je ne pourrais vous apprendre.
— Hein, hein. Je vois. Bon, mais « que voisin » à l'échelle de trente années de voisinage, ça doit bien peser quelque chose de plus lourd. Promis je n'irais pas lui répéter que vous avez cafté.

Auguste a, dans cet ordre et pour la première fois, haussé les épaules, levé les yeux au ciel, lissé sa blanche moustache. Depuis c'est un peu devenu notre signe de ralliement. Celui qui fait que je sais qu'on est à peu près sur la même longueur d'onde. Les degrés presque parallèles.

— Je ne vous demande pas de vous jeter tout nu à l'eau, juste de relever une manche pour me donner la température.
— Bon alors disons qu'elle était du genre : bonjour, bonsoir.
— C'est un début, un petit début, quoi d'autre ? Des hommes dans le paysage ?
— Vous en avez de ces questions indiscrètes !
— Évidemment ! On n'apprend rien à poser des questions discrètes, d'ailleurs si ça ne se dit même pas c'est pour une bonne raison. Un petit effort, s'il vous plait Auguste.
— Pas que je sache, non. En tout cas je ne l'ai jamais vue en galante compagnie.
— Des femmes alors ?
— De mieux en mieux, vous n'y pensez pas !
— Bah, un peu quand même, sinon je ne vous demanderais pas. L'idée vous gêne ?

Pour toute réponse, Auguste a muté pivoine. Je n'ai pas insisté.

— Bon, ça ne nous fait pas lourd dans la balance tout ça. Remarquez, j'avais déjà deviné à la gueule de la bibliothèque.

Auguste s'est redressé, tout redressé, le cou, le col, le regard, même la moustache sur les bords. La pose théâtrale, le buste bien droit.

— Et donc vous jugez les gens à la teneur de leur bibliothèque, vous ?
— Ah, non. Je vous arrête tout de suite, Auguste, je ne juge pas ! Jamais. J'évalue. Voyez la nuance.
— Je ne vois pas vraiment, non.
— Bien, disons que je prospecte alors.
— Vous prospectez les bibliothèques des autres ?
— Les bibliothèques et les fonds d'œil, oui. Et j'y apprends des tas de choses. Et vous, tiens, maintenant qu'on en est à se donner nos petits secrets, à quoi vous fiez-vous ?
— Au temps, mon petit. Au temps et à l'usure, on apprend tout ce que l'on a besoin de savoir. Le reste est un jardin qu'il faut savoir respecter.

C'était la première fois qu'Auguste me donnait du « mon petit », et ça m'a fait drôle à m'en a coupé la chique. Mais y'avait peut-être pas que ça.

  • Une situation intéressante et bien traitée. C'est assez drôle cette confrontation entre une jeune femme, très moderne et directe et ce vieil homme qui semble être d'une autre civilisation ( le tabou de l'homosexualité); j'aimerais bien avoir la suite...

    · Ago about 1 year ·
    Default user

    arzel

  • J'aime beaucoup, super agréable à lire et très bien écrit ! Je découvre et vais découvrir le reste de la série...

    · Ago almost 2 years ·
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    Lux Fieri

  • Du beau travail

    · Ago over 2 years ·
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    Philippe Larue

  • OH ! Ce style, ces tournures et ces répliques : pépites ! J'aime beaucoup !
    Je réalise par contre que je n'ai pas vu les autres textes de cette série (je suis tombé sur celui-ci à travers la page d'accueil).

    · Ago almost 3 years ·
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    himitsukiyo

    • merci c'est sympa hé hé les autres textes de la série(inachevée) sont dans le dossier à côté là-> avec des feuilles.

      · Ago almost 3 years ·
      Avat

      hel

  • Joussifs ces dialogues. Audiard s'est penché sur votre berceau.

    · Ago about 3 years ·
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    Giovanni Portelli

    • merci pour cette appréciation flatteuse et la lecture.

      · Ago almost 3 years ·
      Avat

      hel

  • Pas encore tout lu de toi mais ça ne saurait tarder. Je sais que c'est un gros mot par ici, mais tant pis, je le lâche : quel talent !

    · Ago about 3 years ·
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    224g

    • merci :)

      · Ago about 3 years ·
      Avat

      hel

  • j'aime bien ça ressemble à l'herbe du jardin

    · Ago over 3 years ·
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    mada

  • Texte parfait comme d'habitude…
    Par curiosité va lire cet article "édifiant".
    https://fr.wiktionary.org/wiki/prédécesseur
    Pour ma part j'opterais pour un genre invariable, la fonction, non sexuée…

    · Ago over 3 years ·
    Avatar

    nyckie-alause

  • Un style intelligent. Bravo !

    · Ago over 3 years ·
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    Clémentine Guerber

  • Joli style, tout léger. C'est très agréable à lire!

    · Ago over 3 years ·
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    luci

  • Amusant à lire. Belle ambiance !

    · Ago almost 4 years ·
    Sam 0803

    Niaouli

  • J'aime beaucoup, très plaisant à lire, on ne s'en lasse pas !

    · Ago almost 4 years ·
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    aur

  • J adore votre style' taquin' 'sans gêne' fluide et petillant

    · Ago almost 4 years ·
    B%c3%a9b%c3%a9 rigolo

    Florence

  • C'est un peu plus que de la malice. C'est le léger qui cache le grave, un peu. Oui ça va chercher, et même plus, en fait, elle a ce truc qui trouve. Pas que le fond d'oeil. Qui trouve l'autre où il est.
    Et puis J'aime bien ce tout petit décalage, qui semble les faire sortir un peu de leur ordinaire et ça fait un lieu nouveau où ils s'entendent, se rencontrent e s'apprennent. Le "mon petit" pour rééquilibrer une balance un peu chaotique avec de la tendresse, c'est bon. Très bon.

    · Ago over 4 years ·
    Vie1

    thib

  • Oui tu as raison, il faut savoir varier les registres, merci à toi

    · Ago over 4 years ·
    W

    marielesmots

  • Prometteur ... j'adore la malice de la narratrice, un brin provoc... Tu es une grande joueuse quand même :) Bon je vois que tu attaques une nouvelle histoire, je suis certaines que tu travailles également sur celles restées en suspend ... Merci Hel !

    · Ago over 4 years ·
    W

    marielesmots

    • Coucou Marie, contente que la malice te plaise, j'avais envie d'écrire un personnage plus léger dans le ton pour changer un peu, oui, sinon je crois que je dois en être au 18 ème chapitre des ronds dans l'eau qui a bien avancé, je mettrais bientôt quelques chapitre ici, une fois que cette histoire là sera postée, histoire qu'on ne s'emmêle pas trop les pinceaux, merci pour ta lecture.

      · Ago over 4 years ·
      Avat

      hel

  • Bien agréable à lire tout ça... J'aime beaucoup la relation entre Auguste et la narratrice, ça promet une belle suite

    · Ago over 4 years ·
    Vava wlw

    ella

    • Merci ella pour tes impressions, j'écris ça depuis hier (j'en suis à la sixième partie là, plus de yeux) et j'avais besoin de voir comment ça fonctionne à la lecture, donc merci, j'espère que la suite te plaira :)

      · Ago over 4 years ·
      Avat

      hel

    • Depuis hier seulement et tu en es à la sixième partie ? Tu écris vite ._.

      · Ago over 4 years ·
      Vava wlw

      ella

    • J'ai essayé pour voir, d'habitude je vais beaucoup plus doucement, mais ce soir je cale je n'ai plus d'énergie :( Je voudrais au moins essayer de finir d'ici ce week-end

      · Ago over 4 years ·
      Avat

      hel

    • Bon courage alors ! Ça te laisses trois jours pour finir la nouvelle mais tu as l'air bien partie...

      · Ago over 4 years ·
      Vava wlw

      ella

    • Merci, j'ai laissé reposer hier, aujourd'hui je m'y remets en espérant ne pas avoir perdu le ton.

      · Ago over 4 years ·
      Avat

      hel

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