Combien de fois faudra-t-il te dire que l'on s'aime !

Thierry Kagan

Pas facile, la vie de couple.

Ces temps-ci, ma femme est particulièrement heureuse.

Insupportable, n’est-ce pas ?

Vous avez deviné : elle a un amant.

Là, je suis en train de l’essayer.

Et je comprends sa joie.

Ma femme, en voyage d’affaire, a oublié son portable.

J’en ai profité pour contacter le type par retour de texto, l’invitant à me rejoindre, ce soir, directement à la maison, dans la chambre.

Il a les clés, ce salaud.

Je me suis préparé - lavage / nuisette / Eau des Merveilles - pour l’accueillir dans le noir, sans un mot, sous les draps.

Et j’ai laissé agir.

J’en revenais pas : il s’est épandu tout autour du lit pour alerter les autres mâles de compagnie, il a sauté partout dans la pièce, sur ses 4 membres, il m’a attendri avec les mêmes insultes dont je gave la chair de ma tendre.

Florilège d’âneries que je sers en boucle à ma femme depuis 20 ans.

Pour finir, il m’a délicieusement fait ce que je n’ai jamais réussi à offrir à ma moitié.

Et me l’a infligé violemment, sans dire merci ni pardon.

Quand j’ai allumé, il n’a pas du tout été troublé de me voir.

Moi si, puisque je ne m’attendais pas à… me trouver.

Le bonhomme est donc, en un nombre de points affolant, ma copie conforme.

Même physique, même voix, même style, mêmes performances sexuelles époustouflantes, mêmes faux tracs, mêmes tics et tocs.

Là, nous parlons.

Il me dit qu’il savait très bien que c’était moi et qu’il aime beaucoup qu’on le prenne pour un idiot.

Il me dit aussi qu’il a de grands projets pour la Terre, qu’il ne supporte pas les robinets qui gouttent, qu’il fantasme sur les infirmières très laides, que travailler lui fait mal mais qu’il adore ça, que la télé le déprime, éteinte ou pas, etc, etc.

Je comprends donc que j’ai affaire à complètement moi.

Avec, en plus, une large couture, là, à la base du cou.

Il vient de Chine, me dit-il.

Fabriqué à la main.

Il est en test et serait un prototype promis à un grand avenir.

Il me dit aussi que sa vocation est de disparaître le plus rapidement pour laisser place au couple.

Au couple vrai, qu’il ajoute.

Alors, il me demande de me lever.

Nous sommes tous deux nus, mais j’ai l’impression de l'être bien plus que lui.

Il se rapproche, me tient la barbichette d'une main, me colle à 10 cm de son faciès, puis me scrute au plus profond.

Je m’y vois, comme à ces levers de comédons de mon insouciante jeunesse, dans mon sens le plus conforme à mon devoir d’être au regard de ma pure humanité.

(c’est dur à lire, c’est dur à comprendre, mais c’est exactement ça)

Une expression essentielle, vapeur bleutée luminescente, s’extrait de sa bouche, flotte un instant entre nos visages et entre en moi.

Sa cuisine moléculaire n’a aucun goût. Mais celle-là, elle n’a pas de prix.

Il me dit de me tenir prêt à vivre l’amour vrai.

Tout en me souriant, sa main devient moins pressante et rapidement, son corps se transforme en rien du tout.

Il se délite intégralement, me laissant seul avec moi-même, au sens plein du terme, propre et figuré à la fois.

Lui n’est plus qu’une flaque protéinée à mes pieds et moi, majestueusement, je suis debout et fier, sur mes pieds.

Allez savoir pourquoi : subitement, je me sens très joyeux.

L’euphorie me fait voir tout en beau.

Le lit défait, la commode, la feuille d’impôt, la photo de mère-grand, la pleine lune… absolument tout me sourit.

C’est magique.

C’est donc ça, l’amour ?

Un téléphone sonne. C’est celui de ma femme. C’est ma femme.

Elle demande si l’aventure m’a plu, n’attend même pas la réponse et crie qu’elle m’aime.

Je lui demande pourquoi.

Son « parce que », orphelin et insolent, m’enchante.

Pouvez pas savoir.

Je la remercie de tout mon cœur et lui réponds que moi aussi... je m’aime.

Notre vrai couple peut enfin commencer.

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