Une larme pour Léontine

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A Raymonde, Maf , Zou & leur trésor

Léontine s’en était allée.

Le 29 décembre dernier.

Elle avait ri.

Quand on lui avait appris la nouvelle, elle avait ri.

« Encore une qui part avant moi » avait-elle simplement lâché.

Elle avait serré sa tasse de thé plus fort entre ses deux mains décharnées, comme pour mieux contenir les quelques larmes qui gonflaient pourtant ses yeux asséchés. Elle aimait le contact de la porcelaine brûlante contre sa peau usée et translucide. La chaleur lui semblait alors passer dans ses veines violettes et envahir tout son corps. Elle prit une grande respiration, laissant les effluves de mûre sauvage envahir son esprit et l’emporter bien loin.

Loin dans les près, retroussant sa blouse d’écolière et courant après Léontine, toutes deux transcendées par leurs rires. Leurs courses folles se soldaient inévitablement par la chute de leurs deux petits corps d’oiseaux, sur la terre humide d’un chemin creux. Les mûres ramassées s’écrasaient dans leurs poches et c’est les doigts entremêlés aux doigts de l’autre - des doigts poisseux, noirs de terre et de jus des fruits - qu’elles rentraient chez elles, insouciantes et heureuses.

On était le 31 décembre. Quelle idée de mourir comme ça au cul de l’an, sans même vraiment en voir l’bout ? On n’a pas idée. Mais Léontine elle n’avait jamais rien fait comme tout le monde. Ça non. La preuve, c’était la seule de ses amies à avoir refusé de se marier. Elle attendait l’grand amour, le vrai. L’amour qui vous bouleverse tout sur son passage et vous renverse une vie. Ah ça, jamais elle n’aurait pu se contenter d’une tendresse banale d’épousailles concédées. Elle disait « si ça vient, c’est bien. Si ça vient pas, tant pis ».

Et elle est restée seule toute sa vie. Ça non, elle n’était pas banale la Léontine. Et il avait fallu qu’elle s’éteigne après les lumières de Noël et avant les pétards de la Saint-Sylvestre. Il faut croire que 2014, elle n’en avait rien à carrer. Et puis en mourant comme ça au milieu de toute cette joie, elle ne sabordait le réveillon de personne puisqu’elle ne faisait aucun héritier. Qui donc à part elle, sa plus vieille amie, regretterait la Léontine ? L’odeur mielleuse du tabac de sa pipe et ses sempiternelles envolées lyriques ?

Margot soupira. Une larme roula sur sa joue tombante et ridée.

Une larme pour Léontine.

Puis le téléphone sonna.

Le p'tit-fils.

Il doit culpabiliser de laisser la vieille toute seule un 31. De toute façon, une année d’plus ou d’moins…Pour elle c’était une journée comme une autre. Un peu de télé, un potage pour le souper puis le coucher. Voilà 2013 serait plié ! Partirait-elle en 2014 ? Dans son sommeil certainement. Elle aimerait. Elle retrouverait Léontine dans ce chemin creux qui cachait jadis leurs confidences, leurs espoirs et leurs baisers premiers.

« Allô ? Comment ça ? Ça y est t’es papa ? Mais c’est merveilleux ! Comment va la maman ? Tout va bien ? Comment qu’vous l’avez ty appelé ce p’tiot ? Oui, oui je comprends…A tantôt alors et bonne année…Merci…»

Elle raccrocha.

Naître un 31, on n’a pas idée.

Elle but une gorgée de thé.

L’une part, l’autre naît.

Le p'tiot il s'appelle Léon.

Elle leva les yeux vers le plafond.

De grosses larmes roulèrent jusque dans son cou frippé.

Ah ça ! Ce petiot c’est sûr, on en f’ra que’que chose...

[ Bébé du bout de l'an
Pointe le bout de son nez
Le dernier jour de l'année
Ô le bienheureux présent...]


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