I have a dream

lilii

C’est la première fois que je mets les pieds dans mes rêves. 

Devant moi, une rue oblique et musicale avec des notes de couleur funky s’étale, tournoyante, comme un kaléidoscope envoûtant. La foule est palpitante et électrique et vous tend une main chaleureuse comme une invitation à la danse.

 Il y a comme un brouhaha acoustique qui se mélange à une douce effervescence : des mélodies jazzy s’échappent des balcons en fer forgé tandis que plus haut, flirtant avec le ciel, des femmes allongées sur les sofas des terrasses bleues s’apostrophent et rient aux éclats.

 Il y a cette ambiance sereine avant l’orage. Les cœurs sont tranquilles mais émanent d’une paisible ébullition. On entend le cliquetis des perles de ces rideaux en plastique qui ricochent sur les murs avec le vent. On perçoit même le grésillement de l’enseigne rouge cochenille du club de strip-tease du coin de la rue.

« Welcome to the New-Orleans.”

C’était la première chose que m’avait dit le chauffeur de taxi à la sortie de  l’aéroport, le sourire éclatant comme dans ces publicités glacées. Mon voyage commençait comme un film et j’espérais être une héroïne attachante.

Mes premiers pas dans la ville m’avaient montré à quel point c’était la ville des mots et de la musique. En soi, il s’agirait presque de la même chose. Car ici, les mots se murmurent sous les portes cochères et explosent aux terrasses des restaurants.

 L’amour est effrontément tagué sur les murs ou magnifié contre quelques notes de piano. Les mots courent les rues, sont suspendus aux réverbères, en équilibre sur une affiche. Les mots résonnent et ont leur propre solfège.

 Je jubilais.

«  God  bless America ! »

J’avais atterri ici par hasard. Vraiment. Car j’étais l’heureuse gagnante d’un concours de lessive. Je sais, c’est absurde, mais pourtant, c’est dans un grand moment d’intense productivité que j’avais rempli machinalement les cases vides, attirée par les couleurs acidulées du prospectus. Le Spleen de la Soupline.

Nom : Waymon

Prénom : Lou

Age : 32 ans (Putain)

Situation : célibataire (Double Putain)

Et j’avais même eu le courage de coller un timbre.

 Deux mois après, le tirage au sort. Et le sort pour une fois s’était acharné de la bonne façon. J’avais gagné un voyage pour deux, mais il avait fait la faute de trop, je l’avais plaqué avec une froideur qui aujourd’hui encore me surprend. Des années de déni et dix minutes pour claquer la porte. Je m’épate parfois.

Dans l’avion, je m’étais imaginée ne jamais revenir, ne jamais reprendre le fil de cette vie anachronique. C’était grisant de penser à tout ça. Fermer les yeux et se dire qu’avec le simple pouvoir de sa pensée, on peut tout changer et que des milliers de kilomètres plus loin, tout pourrait être complètement différent. Faire ses valises donne des ailes, on dirait.

Deux jours après mon arrivée, j’avais déjà fait tout ce qu’une femme fait après un virage a 90° : aller chez le coiffeur. J’avais coupé mes cheveux longs fillasses d’adolescentes attardée et j’avais teint mes cheveux en blond. Le blond glamour-catin de Marylin Monroe. J’en avais toujours rêvé.

J’avais gagné un séjour de six jours. Cette petite semaine serait un compte à rebours vers ma nouvelle vie qui commençait. Il le fallait. Je n’avais plus le choix.

J-6 : Il pleut. Une pluie chaude et rose. Je passe devant une petite boutique cachée entre deux petites rues. Dans la vitrine, il y avait trois rangées de bottes en caoutchouc. Une explosion de couleurs.

Une petite grand-mère voûtée avec le sourire qui inspire la joie d’un gâteau qui sort du four m’invite à entrer. Elle s’appelle June. A elle toute seule, un cliché de tendresse. On se sent dans sa boutique comme si on était chez soi. Il y a du désordre esthétique, des objets improbables et du thé.

C’est seulement après une discussion de quelques heures que June avait choisi mes bottes. Des bottes vert-grenouille avec des pommes rouges peintes dessus. Sur la semelle, elle avait soigneusement laissé un petit mot au feutre indélébile.

 «  Le monde vous aime Lou,à votre tour d’aimer le monde »

June m’a confié avoir écrit au moins mille phrases différentes sur chacune des paires de bottes qu’elle avait vendu. C’était sa marque de fabrique.

Je suis euphorique et trempée. J’avais passé toute l’après-midi à discuter avec une inconnue, fan de bottes en caoutchouc et je lui avais spontanément raconté ma vie et maintenant, me voilà, à la limite du délire, sautant énergiquement dans les flaques, fière de mes bottes comme une gamine.

Aujourd’hui, avec le recul, je suis persuadée que les gens ne venaient pas seulement pour l’excentricité des bottes de June, il venait chercher de l’espoir.

J-5 :   Le musée est bondé. Il est minuit et le spectacle commence. J’avais trouvé l’annonce dans le journal du coin. Un artiste proposait une performance. Il donnait rendez-vous au musée à ceux qui étaient assez fou pour une plongée dans une baignoire géante remplie de limonade. Le pied.

 J’avais enfilé mon maillot sous mes vêtements, laissé mes complexes ancestraux au placard et je m’étais pointée, l’air de rien à l’exposition.

Statistiquement, nous étions donc une trentaine de personnes complètement givrée à la Nouvelle-Orléans, tous un peu penauds, là, se cachant les uns derrière les autres en attendant les consignes de l’artiste.

Je contemplais la colossale baignoire, gigantesque avec son plongeoir absurde. Plusieurs journalistes réglaient leur appareil-photo alors que nous montions les uns après les autres sur le plongeoir.

 La première personne qui avait osé franchir le pas était un petit monsieur moustachu, bedonnant. C’était complètement surréaliste comme situation mais nous sentions là, bien palpable, l’euphorie qui nous faisait trembler les lèvres.

« JUUUMP ! »

L’artiste qui jusqu’ici, s’était montré impassible avait vociféré, glaçant un instant, les gens, l’atmosphère et la limonade.

Le monsieur, un peu surpris, se laissa tomber dans la baignoire. Un silence précédé d’une cascade d’applaudissements et des flashs d’appareils photos zébra la salle.

Puis, dans une folie contagieuse, nous avons sauté, un par un, en éclaboussant la foule de spectateurs.

Le corps dans la limonade, j’étais submergée. Gin fizz.

Je m’allongeais sur le dos et fermais les yeux. Mon corps se détendait et semblait être porté par les bulles pétillantes. J’avais l’impression qu’une main sortie de nulle part prenait soin de moi. Une caresse sur le visage, rafraichissante, puis des petits massages au niveau des chevilles qui réveillaient doucement tout mon corps. Il me semblait entendre une voix au loin, rassurante et familière qui me disait que tout irait bien.

J-4 : La ville se réveillait peu à peu. Comme petit-déjeuner : un café-crème et un fou-rire. Je n’avais pas dormi de la nuit.. Je me sentais étrangement chez moi ici et il était grisant pour moi de me dire que je pourrais y prendre des habitudes. J’avais feuilleté le journal presque machinalement lorsque j’étais tombé sur une photo qui avait déclenché un éclat de rire incontrolable :

Moi, mon maillot troué et mes bourrelets.

 C’était moi qu’on avait choisi pour illustrer le travail de l’artiste. Evidemment. Je découpais la photo et me promettait secrètement,que plus tard, je la montrerais à mes enfants avec une très grande fierté.

Après l’expérience folle de la veille, il avait semblé que les bulles de limonade m’avait rendu ivre .Après le musée, j’avais déambulé toute la nuit dans la ville. J’ai eu envie de m’imprégner d’elle, de ses entrailles et de sa magie noctambule.

J’avais d’abord assisté à un concert de soul music improvisé par des afro-américaines puis j’avais partagé un sorbet au champagne avec une bande de jeunes adolescents qui étaient en partance pour la discothèque du coin.

En rentrant à mon hôtel, j’avais fait la rencontre d’une infirmière qui venait de finir sa nuit. D’abord, un briquet demandé puis spontanément une conversation s’était invitée. Mary était infirmière depuis une dizaine d’années en réanimation. Aujourd’hui, elle se sentait complètement épuisée par son travail. Elle me raconta combien il était difficile de soigner les autres. Cette femme m’avait montrée une facette terriblement humaine de la vie et j’avais été touchée au plus profond de moi-même.

J-3:

« Maman, Papa, il faut que je vous avoue quelque chose… »

« Qu’il y a-t-il ma chérie ? » avait murmuré ma mère.

« Il y a que… »

C’est comme ça que mon rêve avait commencé. Il était évident que je ne pouvais avoir du courage que dans un rêve pour dire la vérité à mes parents.

« J’ai quitté Tom… »

Dans le rêve, j’osais. J’avais le cran de leur dire que j’avais quitté l’homme avec qui je vivais depuis douze ans et que j’avais démissionné de mon boulot.

Le rêve avait pris des tournures tragiques où je finissais, allongée par terre, ma mère pleurant contre ma poitrine et me suppliant de lui parler. C’est ça, un vrai cauchemar, lorsque tout semble pire que la réalité.

Je me suis réveillée en sursaut cette nuit-là. Seule, le cœur bondissant, les jambes tremblantes, le souffle coupé avec la sensation angoissante d’avoir quelque chose au fond de la gorge qui m’empêchait de respirer et d’avaler ma salive.

J-2 : Judith me manquait. C’était ma meilleure amie. Il y avait un moment que je n’avais pas de nouvelles d’elle. J’en avais conclu qu’elle batifolait avec sa dernière conquête.

Judith est tout l’inverse de moi, c’est une vraie petite femme d’affaire qui gère sa vie comme je fous en l’air la mienne. Nous étions différentes sur beaucoup de choses mais c’est l’amour du jazz qui nous avait réuni. Elle avait une voix grave avec plein de résonnances et j’avais un piano et dix ans de solfège dans les pattes. Le tour était joué.

«  Feeling good »  de Nina Simone était notre hymne, notre code, notre signature, notre marque de reconnaissance.

Si j’avais débarqué à la Nouvelle-Orléans, ce n’était pas un hasard, parole de Soupline.

J-1 :  En France, j’étais au chômage depuis quelques mois. J’avais démissionné de mon boulot de secrétaire. Un boulot où j’avais échoué pour manger. Un boulot fade et triste. J’avais démissionné sur un coup de tête.

 Mes journées se résumaient à retaper des textes, des lettres administratives, pompeuses et sans intérêt. Moi qui aimais tellement les mots, je passais ma vie à les employer comme une matière première purement utile. C’en était trop. J’avais démissionné, rendu fou mon banquier, et mis mon chat à la diète avec des croquettes discount.

 Depuis quelques mois, je vivais des journées sans action, sans jour et sans nuit, sans heure de repas.  Un laisser aller total et mon meilleur ami était devenu mon traitement de texte, j’avais repris la plume et je reparlais aux mots.

 Aujourd’hui, ce voyage avait aussi donné des ailes à mes mots. Je n’arrêtais pas d’écrire et il était temps que mes mots s’envolent sur une scène. J’avais écris un slam et je me trouvais une scène ouverte au cœur du quartier français proposait d’écouter des amateurs.

Dans ma bulle, je répétais mes mots et vidait les coupes de champagne. C’était mon tour. Les quelques marches qui me séparaient de la scène semblaient onduler. Je tenais à peine sur mes jambes et je distinguais à peine ce qui m’entourait. J’étais pétrifiée. Une fois sur scène, je m’étonnais de voir que les spectateurs étaient restés, car j’avais mis une éternité à grimper les marches.

Plus je m’avançais vers le micro et plus ma vision était floue.  Je réussis à le prendre dans ma main tremblante quand soudain, sortie de nulle part, la mélodie de Nina Simone brisa la salle :

« Birds flying high
You know how I feel
Sun in the sky
You know how I feel
Reeds drifting on by
You know how I feel”

 

Je fermais les yeux, submergée d’émotion.

Puis, le trou noir.

J0 : Quand j’ouvris les yeux, il faisait jour. Le soleil aveuglait mon regard. Je ne reconnaissais pas l’endroit où j’étais. Je sentais à peine mon corps qui semblait être engourdi depuis des siècles. J’avais mal aux coudes et aux talons, ma bouche était sèche et mes yeux encore collés.

 Quand l’espace autour de moi se détailla davantage , je ne distinguais que des murs blancs, aveuglants. J’avais froid et je grelottais.

 Je sentis quelqu’un me prendre la main. Lorsque difficilement je levais les yeux, je ressentais chaque mouvement comme quelque chose de douloureux.

C’était Judith.

Elle semblait ahurie.

« Venez, appelez les infirmières, dépêchez-vous, Lou s’est réveillée ! » Sa voix était entrecoupée de sanglots.

J’étais complètement perdue. Au loin, j’arrivais seulement à distinguer une agitation dans les couloirs , j’entendais la voix de ma mère, hystérique.

J’essayais de comprendre. Je fermais les yeux et essayais de faire le vide autour de moi. Je ne percevais plus qu’une mélodie familière que diffusait près de moi, la petite chaîne-hifi :

« It's a new dawn (C’est une nouvelle aube)
It's a new day ( C’est un nouveau jour)
It's a new life (C’est une nouvelle vie)
For me (Pour moi)
And I'm feeling good !” (Et je me sens bien)

 

Il y a cinq mois, je suis tombée dans le coma et  c’était la première fois que je mettais les pieds dans mes rêves.

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