Le Requin

mathieuzeugma

"Je suis un mannequin glacé
Avec un teint de soleil..."

 

La musique emplit le pont du voilier gigantesque... Au large de St-Tropez, amarré bien en vue, il prend à lui tout seul toute une partie du paysage...


"Mes conneries proférées
Sont le destin du monde..."

 

Long cylindre flottant dans le va-et-vient des vagues, objet freudien ballotté par les flots qui clapotent mollement l'Étalage de richesses...

"Je suis l'homme médiatique
Je suis plus que politique..."

 

Autour du bateau, la bimbo nage la brasse... Masque et bouteille pour rester en surface, elle fait pour la troisième fois le tour complet du voilier...

"J'ai envahi le monde
Que je ne connais pas..."

 

Ouf! Elle se tait enfin... Mais sa présence n'a pas disparu pour autant, car si ses paroles se sont envolées, ses écrits malheureusement sont restés sur le pont...

"Peu importe j'en parle
Peu importe je sais..."

 

Accoudé à la rambarde,  Rupert feuillette ce qu'elle appelle un manuscrit... Cent pages à l'encre rose, et petits coeurs sur les "i"...

"J'ai les hommes à mes pieds
Huit milliards potentiels de crétins asservis..."

 

"Le Drame de ma Vie"... Progéniture de star, elle s'épanche, se répand et larmoie... Elle parle longuement d'elle, biographie du vide, existence en bonbonnière dont les petits accrocs anodins deviennent drames cataclysmiques sous la plume d'une héritière...

"Qui veut de moi...
Et des miettes de mon cerveau..."

 

Régulièrement néanmoins, elle relève la tête des flots pour qu'il apaise les questionnements existentiels qui lui passent par la tête... "Y a des requins, par ici?" questionne la conne consternante d'ignorance... "Non, non... Ne t'inquiète pas…" lui répond Rupert, rajustant les ailerons de son costume d'éditeur...

"Qui veut entrer
Dans la toile de mon réseau..."

 

Incipit de la prose : "Un jour, j'avais quatre ans, ma grand-mère célèbre a crevé mon ballon rouge"... Et d'étaler ensuite des tartines de grosses larmes, de bricoler des liens fumeux entre un ballon dégonflé et une carrière avortée, traumatismes recherchés sur un divan de psy sur le sens profond de l'évènement fondateur...

Chanteuse elle voulait être,
Mais de talent elle n'avait pas...

"Des profits immédiats
Des faveurs des médias..."

 

On va la publier quand même... La demoiselle est connue, c'est ça qui compte avant tout... En rose bonbon, elle crache sur sa famille : carton assuré sur tous les écrans... Le texte est affligeant : personne ne l'accusera d'avoir plagié qui que ce soit...

"Je sais faire des affaires
Y en a qui peuvent payer..."

 

Pour la promo, extraire une citation... "Elle me regardait tristement d'un air triste."... Paraphrase de Balzac ou connerie monumentale?... Au fil des pages les tautologies s'empilent, chassant tout espoir d'un effet littéraire... Faudra trouver autre chose...

"J'connais le tout-Paris
Et puis le reste aussi..."

 

Déjà le marketing est sur la brèche, on prend des rendez-vous, on planifie l'épanchement... Impact maximal via des medias gagnés d'avance qui applaudiront en choeur en échange d'un retour d'ascenseur... Jusqu'au retour de flamme...

"Explosé l'audimat
Pulvérisée l'audience..."

 

La potiche relève la tête : "Je vois pas le fond!..." lance-t-elle... "Moi non plus!... C'est pas grave!..." lui répond Rupert en feuilletant une à une le défilé des pages abyssales...

"On crache la nourriture
À ses yeux affamés..."

 

La miss est appétissante... Recto verso par alternance, des hémisphères dodus dépassent de la surface... Elle est vendable, c'est flagrant... Taillée pour les couvertures, dans toutes les positions...

"Nous les savons avides
De notre pourriture..."

Alors Rupert sourit, même devant la bombasse qui ayant stoppé sa pataugeoire recommence à jacasser... Il mâchouille son gros cigare devant ses lèvres ouvertes, mimant des intérêts qui ne sont pas les siens...

Elle va y passer, ça c'est sûr...

Bientôt elle sera dévorée par sa multinationale... Engloutie, dépecée par des médias carnassiers... Victime volontaire, c'est en souriant qu'elle s'avance vers le carnage... C'est un petit paquet de pognon qui patauge sous ses pieds...

Elle espère : c'est le début de la gloire...

Un best-seller, à coup sûr...

Et derrière lui la chanson s'achève, sur la promesse d'un massacre qui lui rapportera des millions...

Il est plus riche qu'hier, et bien moins que demain...

"Love love love
Dit-on en Amérique
Lioubov
Russie ex-soviétique
Amour Aux quatre coins de France"...

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