Finalement, tu sembles si fragile, vu de dos.

Juliet

-Tu as mal ? dit le docteur.

-Non, répond l’enfant.

Il observe le stéthoscope. Il s’imagine que l’appareil contre sa poitrine a un œil super puissant qui lui permet de voir à travers la peau et la chair si l’intérieur est malade et alors, si le docteur place les branches du stéthoscope dans ses oreilles, c’est parce que celui-ci lui souffle la réponse.

-Tu respires normalement. C’est étrange.

-Si c’est « normalement », pourquoi est-ce que c’est étrange ?

Le docteur soupire. Mais il sourit. L’enfant à demi-nu assis devant lui balance ses jambes dans les airs, l’air pensif. Complètement ailleurs. Ses yeux le fixent mais ils ne semblent plus le voir.

-Tu as vu les radios, n’est-ce pas ?

L’enfant hoche la tête. C’était son papa qui les lui avait montrées, les radios. Son papa, lui, il avait eu l’air infiniment inquiet, il avait même voulu l’amener à l’hôpital, mais parce que l’enfant avait fait une crise d’angoisse, ils n’ont pas pu s’y rendre. À la place, l'enfant avait dit, il voulait bien aller chez le docteur.
Le père avait compris. Ça ne lui rappelait pas de mauvais souvenirs, le docteur.


-Il ne te fait jamais mal, ton cœur ?

-Si, murmure-t-il. Quand je pense à ça, des fois j’ai mal.

Le docteur hoche la tête d'un air assenti. Il devine un peu ce que "ça" veut dire.


-Tu sais, ton cœur est malade, répond le docteur sur un ton qui mêle la compassion à la tendresse.

-Pourquoi ? Papa aussi, il dit qu’il a mal au cœur. Pourtant, son cœur à lui, les médecins n’ont pas dit qu’il était malade.

-Parce que ton papa, ce n’est pas pour les mêmes raisons.


L’enfant ne comprend pas bien. Et puis il en a marre. Son papa l’attend dans la salle d’attente et il voudrait bien aller le voir. Parce qu’avant que le docteur ne l’appelle, son papa n’avait pas l’air bien, et il avait regretté de le laisser tout seul.


-Il faut que tu saches qu’en fait, ton cœur à toi, il est… un peu petit.

-Mais c’est normal qu’il est petit, moi aussi je suis petit, mais quand je serai grand, mon cœur il sera grand, répond l’enfant.

Il répond ça parce que ça lui semble juste logique mais en fait, il ne croit pas trop à cette réponse.


-Non, ce n’est pas ce que je veux dire, insiste le médecin avec hésitation. Comment te faire comprendre… ton cœur est trop petit même par rapport à la taille de ton corps. Tu te souviens ? L’on t’avait fait faire des radios déjà avant, pour ta tachycardie. À cette époque-là, ton cœur avait une taille normale.

-Vous voulez dire que depuis, il a rétréci ? fait-il d’une voix aigüe.


Le médecin le regarde fixement. Sa pomme d’Adam fait des allers-retours dans sa gorge, guidée par la nervosité.


-Oui, c’est ça, finit-il pas avouer. En fait, l’on ne sait pas pourquoi ni comment, mais le volume de ton cœur a rétréci.

-Mais c’est normal.

Alors c’est ça, se dit l’enfant. C’est juste ça qui les inquiète, Papa et les gens de la radio, ils sont juste inquiets parce que, ils ont vu que mon cœur était devenu plus petit.
Ça l’a tellement stupéfait de réaliser que toutes cette agitation et cette angoisse autour de lui n’étaient dues qu’à ce détail qu’il est resté inerte, les yeux écarquillés dans le vide.
Pour lui, c’était évident. Il avait deviné que son cœur avait rétréci avant même qu’il ne fasse de nouvelles radios. En fait, il avait d'ores et déjà senti que dans sa poitrine, ce ne serait plus jamais pareil. C'est juste qu'il ne l'avait dit à personne.


-Comment ça ? s’enquit le docteur en passant sa main sous son menton pour l’inciter à soutenir son regard brillant. Qu’est-ce que tu veux dire par « c’est normal » ?

-Ben, parce que, depuis l’incendie, plein de gens sont partis.

Le docteur se tait. Faisant ressortir ses deux grands yeux noirs de jais, on dirait que son visage est devenu en cire.

-Maman, Mamie, Papi, ma grande sœur et mon grand frère. Ils sont tous partis après l’incendie qui a brûlé ma maison. Il n’y a que Papa qui soit encore là, tu sais. Avant, mon cœur il était gros parce qu’il y avait plein de gens dedans qui prenaient plein de place, mais maintenant, tous ces gens sont partis et, parce qu’il ne reste plus que papa dans mon cœur, il est redevenu tout petit. Comme ça.


Avec son pouce et son index il dessine un rond de la taille d’une noix. L’enfant se dit que le docteur ne doit plus rien voir avec toute l’eau dans ses yeux qui ne déborde même pas.


-Ben, mais tu sais, quand d’autres gens rentreront dans mon cœur, il redeviendra aussi grand qu’il le faut. Tu n’as pas à être triste, tu sais ; je ne vais pas mourir, moi, je ne peux pas mourir, Papa aura encore plus mal au cœur si je meurs.


L’enfant se sent coupable. Ça se sent dans sa voix qui tremble. Il se sent coupable parce qu’il a fait pleurer un adulte, parce qu’il imagine son papa en train de pleurer dans la salle d’attente et puis aussi, au fond, parce qu’il se demande pourquoi est-ce que lui, il est resté.


-Je ne voulais pas te faire pleurer, Monsieur.


Le docteur essuie ses larmes. Il lui sourit mais il semble encore plus triste, comme ça. Néanmoins, ça réconforte un peu l’enfant qui peut sentir toute la tendresse qui émane de ce sourire.


-Viens ici, petit d’homme, fait-il comme il tend ses bras vers l’infini. Je n’ai pas la prétention de faire grossir ton cœur mais, pour la première fois de ma vie, je crois que quelqu’un vient d’agrandir le mien.


Alors, l’enfant se love dans ses bras, d’abord timide, puis confiant, et quand à l’intérieur de sa tête il entend retentir les battements de cœur de l’homme, il se met à pleurer, doucement, en silence, et puis, au-delà de toute la tristesse et l’injustice qui le submergent, il a l’impression, un peu, juste un peu, de sentir son cœur grossir.


(écrit le 20 avril 2012 sur une impulsion)

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